«Il faut une diplomatie plus musclée»

Par Faustine Vincent

20 Minutes, 20 Mars 2007

Interview de Lawrence Rossin, ex-ambassadeur, coordinateur international de la coalition Save Darfur, regroupant 186 organisations

Qu'attendez-vous de votre visite en Europe et notamment en France?

Je viens rencontrer des partenaires pour renforcer notre action sur le Darfour (région à l'ouest du Soudan où la guerre civile a fait 300 000 morts et 2 millions de déplacés depuis 2003, ndlr). La campagne de sensibilisation de Save Darfur a réussi aux Etats-Unis : nous avons désormais un million d'adhérents. Mais en Europe, le Darfour mobilise moins. Or l'Union européenne peut jouer un rôle important pour faire pression sur le gouvernement soudanais et arrêter le génocide en cours.

Contrairement à la mission du conseil des droits de l'homme de l'ONU, vous employez le terme de «génocide»...

Le rapport décrit la même chose, même si le mot n'est pas utilisé. Il dénonce les meurtres, viols, tortures quotidiennes que subissent les populations du Darfour. Qu'on appelle ça génocide ou pas, n'est pas important, c'est juridique. La doctrine dit que, si le gouvernement ne protège pas ses citoyens, c'est de la responsabilité de la communauté internationale d'intervenir. Mais dans le cas du Darfour, la responsabilité internationale reste la même, et les gouvernements ne font pas assez.

Comment expliquez-vous cet immobilisme ?

Difficile à dire. Aux Etats-Unis, le problème c'est que notre gouvernement parle beaucoup mais agit peu. Et il a sans doute déjà à faire avec l'Afghanistan et l'Irak. En Europe, je ne sais pas pourquoi. Les ministres des Affaires étrangères se réunissent chaque mois à Bruxelles pour faire le point sur le Darfour. Mais chaque mois, ils font comme s'il y avait une évolution alors qu'ils répètent la même chose. C'est ce que j'appelle le "un millimètre par moi". Ils n'ont même pas encore parlé de sanctions envers Khartoum.

En France, l'organisation «Sauver Le Darfour» reproche aux medias d'être trop silencieux...

A la télévision, le drame du Darfour est peu couvert car il y n'y a presque pas d'images. Le gouvernement soudanais a depuis longtemps bloqué l'accès à cette région, tant aux journalistes qu'à la mission des droits de l'homme ou aux délégations étrangères. Je suis allé sur place en janvier. Je n'ai pu rester qu'une journée, mais nous avons discuté avec les ONG et les réfugiés, eux aussi victimes d'attaques, et qui expliquent que la situation empire chaque jour.

Khartoum s'oppose farouchement à l'envoi de d’une force hybride Union Africaine-ONU, prévue par la résolution 1706. Que préconisez-vous ?

Il faut une diplomatie plus musclée - jusqu'ici, aucune mesure n'a fonctionné, car Khartoum estime que cela lui coûte moins cher de faire blocus. Je suis en faveur de la création d'une zone d'interdiction de survol, comme pendant les années 1990 en Irak et en Serbie. L'objectif serait d'empêcher les opérations militaires du gouvernement, qui mène des actions coordonnées avec les milices armées djindjawids pour attaquer les villages.

En cas d’échec, faudrait-il envisager une intervention militaire ?

Cela serait difficile, d'autant que Khartoum peut utiliser sa propagande pour trouver des alliés dans le monde arabe, sur le thème "l'Orient contre l'Occident".

Une nouvelle résolution du Conseil de sécurité, comme le veulent les Etats-Unis, vous semblerait-elle efficace ?

Oui, si elle se traduit par des sanctions.

En quoi le pétrole alimente-t-il le conflit au Darfour ?

Il ne l'alimente pas directement, car il n'y a pas de pétrole dans la région du Darfour, ou en tout cas personne n'en a la preuve. Mais l'or noir a des implications indirectes, car les pays qui importent le pétrole soudanais ne font pas pression sur Khartoum, voire le protège. C'est le cas de la Chine (qui importe 6% de son pétrole depuis le Soudan), de l'Inde et de la Malaisie.

Que vous inspirent les investissement de Total au Soudan ?

Il faudrait les suspendre dans la mesure où ils n'aident pas le peuple soudanais, mais financent les opérations militaires au Darfour. Cela vaut la peine d'enquêter pour savoir où va cet argent. Je compte en discuter avec le Parti socialiste et l’UMP.

Le conflit au Darfour divise les pays africains. Comment surmonter ces clivages?

Il faut un processus diplomatique et l'instauration d'un dialogue politique entre gouvernement et groupes rebelles. C'est d'autant plus urgent que ces groupes se fragmentent. Il devient encore plus difficile de trouver des partenaires pour des négociations politiques.