LA FRANCE ET L’EUROPE NE PEUVENT PLUS FERMER LES YEUX SUR LE DARFOUR

Par Mahor Chiche Et Emmanuel Dupuy

Europeus, 07 Décembre 2006

Au Darfour l’enfer brûle toujours. Ni les accords de paix, ni le renforcement des contingents de l’Union Africaine (1), ni le vote d’une énième résolution onusienne n’ont mis fin au drame humanitaire qui s'y déroule. Depuis février 2003, les milices Janjawids, alliées du régime islamiste de Khartoum, s'appuient sur les tribus musulmanes «arabes», pour massacrer les tribus musulmanes «africaines» contestataires de l'ouest du Soudan. Le conflit du Darfour a déjà fait plus de 300 000 morts, 3 millions de réfugiés et de déplacés et privé 500 000 personnes de l’aide internationale.

L’ONU a déjà voté six résolutions et qualifié les actes du régime soudanais de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Cependant, les efforts des Nations Unies pour le déploiement de casques bleus au Darfour semblent vains. Le gouvernement soudanais a déclaré : «nous ne confierons jamais le Darfour à des forces internationales qui n'apprécieront jamais d'être venues dans une région qui deviendra leur tombe» (2). La mobilisation internationale pour l’arrêt du premier génocide du XXIème siècle demeure donc une priorité majeure.

Après 20 ans de guerre, un accord de paix entre le nord et le sud du pays a été signé. Mais le gouvernement central de Khartoum continue d’ignorer ses populations de la périphérie et notamment les cultivateurs noirs du Darfour. Dans un contexte de raréfaction des ressources alimentaires résultant d’une longue sécheresse et d’une forte croissance démographique, le régime soudanais s’est résolument engagé dans une politique d’éviction des populations «africaines» sédentaires au profit des «arabes» nomades réputés plus proches du pouvoir. La découverte récente de ressources minières et pétrolières au Darfour a renforcé cette politique. Pour se défendre et lutter contre l’inégale répartition des richesses, des mouvements rebelles se sont constitués.

La proclamation, en 1983, de la Charia, loi islamique reléguant les non musulmans au rang de citoyens de seconde classe, fut la cause principale de la guerre entre le gouvernement de Khartoum et le sud peuplé majoritairement d’animistes et de chrétiens. En 1989, alors que le gouvernement et le parlement démocratiquement élus s’apprêtaient à conclure la paix avec le sud Soudan et à supprimer la Charia, le parti islamiste (3), qui n'avait recueilli que 10 % des voix lors des premières élections libres, prend le pouvoir par la force. De surcroît, dès 1991, le régime de Khartoum théorise sa politique raciste.

Depuis, c’est sans partage que le président, Omar el-Béchir exerce son pouvoir. Au Soudan, le multipartisme a des limites. Si plusieurs partis politiques islamiques sont présents (Baas, Oumma etc.) un seul exerce sa domination : le Congrès national. Aux législatives de 2000, il a remporté 355 sièges sur 360!

Le gouvernement soudanais méprise les libertés politiques. Les partis d’opposition sont interdits et seules les candidatures personnelles sont autorisées ; ainsi en 1996, lors d’élections présidentielles fantoches, le président sortant fut le seul des 41 candidats à pouvoir prétendre faire campagne et obtint 86,6% des voix. Auprès de la majorité des soudanais, le régime de Khartoum dont terreur et brutalité sont le credo, est définitivement illégitime. Les enlèvements, la torture, et les meurtres, renforcent le climat de peur et d’insécurité. Face à cette dictature, il n'est plus concevable d'envisager une autre voie que sa mise à l'écart.

Dans ce contexte, la France maintient ses relations diplomatiques avec Khartoum et accueille sans condition le ministre des affaires étrangères du Soudan. La France doit changer de politique et se montrer ferme avec le gouvernement de Khartoum afin d’encourager les tentatives de démocratisation. L’élaboration de nouveaux rapports Nord-Sud passe par la proclamation et l’application de principes universels que sont la démocratie et les droits fondamentaux. L’Afrique souffre de nombreux maux à commencer par la corruption et la quasi absence de système démocratique. Le Soudan en est le funeste exemple. L’aide alimentaire internationale favorise la corruption et encourage l’urbanisation de certaines régions au détriment du Darfour. La France doit s’impliquer dans le processus de démocratisation du Soudan et tout faire pour qu’un nouveau chaos ne succède pas au régime d’Omar el-Béchir.

L’Etat soudanais, qui assimile l’ONU et l’Otan à des croisés, refuse toujours la présence d’une force internationale. La France dispose de deux voies d’action pour s’investir concrètement dans la résolution du conflit. Ainsi, malgré les risques de veto russes et chinois, la France doit dépasser la résolution 1706 du 31 août 2006 dont l’application demeure subordonnée à l’accord de Khartoum en prenant l’initiative d’une nouvelle résolution de l’ONU autorisant l’usage de "mesures coercitives" et organisant le déploiement de casques bleus au Darfour.

Pour sortir de l’impasse une autre voie est envisageable. En effet, un Etat de l’Union Européenne peut assumer de sa propre initiative une mission de Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) dès lors que cette action vise : «le maintien de la paix et le renforcement de la sécurité internationale,[...]le développement et le renforcement de la démocratie et de l'État de droit, ainsi que le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales» (4).Si l’Union Européenne peut planifier et conduire des opérations autonomes, avec ses propres moyens (5), elle peut aussi solliciter les moyens logistiques de l’OTAN. Elle a déjà eu recours aux moyens de l’Otan en Macédoine (opération Concordia en 2003) et actuellement dans le cadre de la relève de la SFOR en Bosnie-Herzégovine.

La France, en tant qu’ «Etat pivot» peut, conformément à la décision du sommet de 2001 «Berlin plus», assumer l’exercice de son droit d'initiative en matière de gestion de crise internationale et la responsabilité de la coordination d’une intervention militaire. Ainsi, l’intervention au Darfour pourrait se faire sous l’égide d’une mission européenne en matière de gestion de crise ; cette mission couplerait ainsi la légitimité du multilatéralisme, la cohérence de la PESD et les moyens militaires et logistiques de l’Otan.

La réaction de l’ONU se faisant attendre, il est de notre devoir de réagir avant que les ethnies du Darfour ne disparaissent. L’association Sauver Le Darfour demande à la France d’agir pour surmonter l’impuissance onusienne à arrêter ce carnage et promouvoir le devoir d’ingérence qui incombe à toute démocratie en cas de crise majeure et d’atteinte à la paix et à la sécurité internationales. Après la crise libanaise, la France doit obtenir la mise en place d’une force d’interposition au Soudan, pour y rétablir durablement la paix, la stabilité et la démocratie. Ensemble, les français doivent se mobiliser contre le premier génocide du XXIème siècle.

NOTES :

(1) 4000 soldats supplémentaires, en plus des 7000 soldats déjà présents.
(2) Déclaration rapportée le 28 juillet 2006 par l'agence de presse officielle soudanaise.
(3) Emanation des Frères musulmans.
(4)Titre V du Traité de l’Union Européenne consacré à la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC).
(5) Opération « Artémis » en République Démocratique du Congo en 2003.