Où étiez-vous au temps du Darfour ?

Par Emmanuel Dupuy, Secrétaire Général De L’institut Prospective Et Sécurité De L’europe

Metro, 25 Août 2006

Malgré une timide évocation par le président de la République lors de ses vœux du 14-Juillet, on continue de mourir au Darfour, dans l’indifférence générale. Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, n’hésitait pas à décrire le drame qui se joue au Darfour comme étant “l’enfer sur terre”.
Les victimes de cet été sont venues s’ajouter aux 300 000 morts et aux 2,5 millions de déplacés depuis que, 2003, les milices janjaweeds, proches du gouvernement de Khartoum commencèrent à semer la terreur dans cette région désertique, grande comme la France, située à l’ouest du Soudan et habitée par une population nomade non arabe, mais riche d’un pétrole de plus en plus convoité.

Nous ne pourrons ainsi pas décemment dire que nous ne savions pas, quand nos forces stationnées à Djibouti, au Tchad et en Centrafrique, interceptent quotidiennement les messages de l’aviation soudanaise, complice des massacres commis en son nom par ces milices, toujours armées par Khartoum, malgré un embargo sur les armes et des sanctions économiques imposées par les Nations unies. Une intervention serait en tout cas techniquement possible…

Certes, il y a eu, depuis un fragile cessez-le-feu en avril 2004, une tentative visant à mettre en place une force de l’Union africaine, forte de 7 000 Casques blancs — quand il en faudrait cinq à dix fois plus, avec un mandat plus clair de l’ONU visant à l’imposition de la paix, conformément au chapitre 7 de la charte des Nations unies. Force est ainsi de constater que cette dernière reste totalement désarmée face à l’ampleur de la tâche à accomplir, tout comme l’UE et l’Otan, pourtant sollicitées d’intervenir. Un accord de paix entre les milices progouvernementales et les mouvements rebelles a pourtant été conclu en mai dernier, obligeant la communauté internationale à promettre un investissement humain et financier plus important qui s’est caractérisé, récemment, par une aide de la France d’un montant de 200 millions d’euros, dans le cadre du Programme alimentaire mondial (PAM).

Combien de temps encore pourrons-nous jeter impunément un voile impudique sur cette situation intenable ? Combien de morts faudra-t-il pour que nous agissions concrètement ? Face à ces questions sans réponses, la mobilisation internationale se fait malgré tout grâce aux ONG sur place et aux actions menées en France à travers l'association Darfour [www.sauverledarfour.org], rassemblant intellectuels, responsables politiques et associatifs, journalistes et personnalités médiatiques.

Pour ne pas être accusés de non-assistance à personne en danger de mort imminente, il y a donc urgence à nous préoccuper de ces populations en situation d’abandon “médiatique”, car cette fois-ci, après le génocide au Rwanda en 1994, nous ne pourrons décemment dire que nous ne savions pas.