Interview télévisée de M. Jacques CHIRAC, Président de la République,

Interrogé Par Patrick Poivre D'arvor - David Pujadas

Palais De L'elysée, 14 Juillet 2006

QUESTION - Je voudrais vous parler d'un théâtre d'opérations dont on ne parle jamais, dont l'Occident ne parle jamais : cela se passe au Darfour, c'est en Afrique. Tout comme il y a douze ans avec le Rwanda, il y a aujourd'hui trois cent mille morts en deux ans et demi. A quel niveau de victimes faudra-t-il s'arrêter pour que l'Occident s'y intéresse ?

LE PRESIDENT – Deux ou trois cent mille morts et au moins deux millions de réfugiés, dans des conditions désastreuses. C'est un vrai drame humanitaire, d'abord. Le Darfour, c'est, au coeur de l'Afrique, grand comme la France; c'est, en gros, six millions d'habitants et c'est une partie du Soudan. Alors, première constatation, ce que vous dites, le drame humanitaire qui s'y déroule. Une intervention très fortement soutenues des organisations humanitaires, soutenue notamment par la France et, en particulier, sur le plan financier par d'autres aussi, et sur le plan matériel, notamment par l'aide qui est apportée à la force de l'Union africaine pour essayer de rétablir l'ordre.

QUESTION - Et on ne pourrait pas y envoyer les forces de l'ONU maintenant ?

LE PRESIDENT - Alors, à l'origine, il y a un an, les États-Unis avaient suggéré que l'on confie cette mission à l'OTAN. Il y a eu immédiatement un tollé général et un refus complet de la totalité des pays africains et, notamment, de l'Union africaine. Donc, ça n'a pas pu marcher. Nous avons proposé, à l'initiative de la France, je me permets de vous le rappeler, à ce moment-là, de faire un transfert sur l'ONU pour permettre d'avoir les moyens nécessaires pour intervenir car les moyens dont disposent l'Union africaine aujourd'hui sont insuffisants. En gros, ils doivent avoir 5 ou 6 000 hommes et il en faudrait trois fois plus. Nous avons obtenu que ce soit l'ONU qui prenne les rênes. C'est ce qui va se passer.

Nous sommes quand même dans une situation très difficile, d'autant plus difficile que, certes, il y a le Soudan, le Darfour, mais il y a le reste de l'Afrique qui commence à être déstabilisé par cette affaire. Le Tchad, incontestablement, est déstabilisé d'abord par les réfugiés qui arrivent massivement du Soudan. Nous nous en occupons comme on peut. Mais aussi la République centrafricaine qui est aussi en voie d'être déstabilisée.
Cette malheureuse Afrique qui voyait quelque espoir dans une reprise de l'économie, avec une croissance, qui, pour la première fois, était substantielle, est à nouveau prise dans les drames de cette nature. La France a fait un très gros effort sur le plan financier, notamment en faveur de ses ONG, ses associations humanitaires qui sont admirables et sur le terrain d'un dévouement et d'une compétence tout à fait exceptionnels, auxquelles je tiens à rendre hommage. Cela nous a coûté près de 200 millions d'euros pour le Darfour, ce n'est pas négligeable. Nous continuons à faire cet effort mais je dois reconnaître que la situation est dramatique.