Sauver Le Darfour dans le monde

Au secours du Darfour

La Presse, 02 Février 2005

Que se passe-t-il au Darfour exactement ? Un génocide ? Des massacres à grande échelle ? Des violations aux droits de la personne ? Depuis deux ans, la confusion règne sur la qualification des actes de violence commis envers les civils de cette région du Soudan. Pourtant, une chose demeure certaine. Le Darfour crie au secours et le temps est venu de cesser de gesticuler et d’agir concrètement.

Une enquête de l’ONU

Sur l’échelle des guerres et des conflits dans le monde, la tragédie du Darfour occupe une place de premier choix, grâce surtout à sa médiatisation et à l’intérêt porté par les diplomaties occidentales. Depuis deux ans, cette région de l’ouest du Soudan est le théâtre d’affrontements entre des rebelles issus des populations d’origine africaine, qui s’estiment marginalisées, et les troupes gouvernementales appuyées par des milices arabes, les Djandjawids. Ce conflit a déjà fait plus de 70 000 morts et environ 1,6 million de déplacés et réfugiés.

Pourtant, malgré les projecteurs des médias et les chassés-croisés diplomatiques, rien de concret n’a été entrepris pour venir rapidement en aide à la population du Darfour. La communauté internationale a perdu son temps à discuter de la nature des violences dans cette région et, donc, des moyens à prendre pour les faire cesser. L’an dernier, les États-Unis ont qualifié de " génocide " les actes commis par le gouvernement envers la population. Cette qualification n’a pas été retenue par le Canada, l’Union européenne et la plupart des autres États. Ils parlaient plutôt de massacres, de violations massives des droits.

Devant ces constats opposés, la communauté internationale a pris de petites mesures, sans conséquences sur le déroulement du conflit. Les massacres et les violations de droits se sont poursuivis. Amnistie Internationale et Human Rights Watch réclament depuis trois semaines une action substantielle pour faire respecter les accords de cessez-le-feu et pour lutter contre les abus.
Le secrétaire général de l’ONU a voulu briser l’impasse. Il a créé il y a quelques mois une commission d’enquête internationale visant à déterminer si des actes de génocide ont été effectivement commis au Darfour. Le rapport remis lundi soir par cette commission aux membres du Conseil de sécurité est formel. Il semble que le gouvernement et les milices soudanais n’aient pas commis de génocide mais se soient rendus coupables d’abus généralisés dont la torture, le viol, le meurtre et le pillage de civils.

Toutefois, écrivent les auteurs du rapport, " la conclusion selon laquelle aucune politique de génocide n’a été poursuivie ni appliquée au Darfour par les autorités du gouvernement, ni directement ni par l’intermédiaire des milices sous leur contrôle, ne doit en aucune façon servir à diminuer la gravité des crimes perpétrés dans la région. " La commission ajoute cependant que " dans certains cas, des individus, y compris des responsables gouvernementaux, peuvent commettre des actes avec une intention génocidaire. Il revient à un tribunal compétent de déterminer si ce fut le cas au Darfour ".

Mettre fin à l’impunité

La commission onusienne demande donc au Conseil de sécurité de l’ONU de soumettre immédiatement le cas du Darfour à la Cour criminelle internationale, estimant que certaines des violences commises mériteraient le qualificatif de " crimes de guerre ", et " vu le schéma systématique et répandu de nombre de ces violations, elles équivalent également à des crimes contre l’humanité ". Ces actes tombent sous la juridiction de cette Cour.
La communauté internationale a donc entre les mains un rapport clair, précis et objectif de ce qui se passe au Darfour. Elle peut agir. Malheureusement, les populations du Darfour risquent de faire les frais d’une sordide bataille politique. Les États-Unis, mais aussi la Chine et la Russie, ne veulent rien entendre d’un référé devant la Cour criminelle. La Chine n’a pas signé le traité approuvé par 139 pays, et le gouvernement Bush a renié la signature de l’ancien président Clinton. Tant à Washington qu’à Pékin, mais aussi à Moscou, on ne veut accorder de légitimité à cette Cour en lui permettant de se saisir d’un dossier concernant un pays non-signataire.

Et pour cause. Washington craint que la Cour ne s’intéresse de trop près aux tortures et aux violations des droits commis dans sa guerre contre le terrorisme et celle d’Irak. Moscou ne veut voir personne s’intéresser à ses actions en Tchétchénie. Les États-Unis préfèrent la mise sur pied d’un tribunal pénal ad hoc sur le modèle de ceux du Rwanda et de la Yougoslavie.
Le Conseil de sécurité doit refuser ce marchandage. La Cour criminelle est l’expression de la volonté internationale d’instituer une juridiction ayant compétence pour juger des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des crimes de génocide. Elle fonctionne, et son personnel est d’une grande compétence. Son traité fondateur et ses règles offrent de multiples soupapes pour éviter des accusations " frivoles ou politiques " envers les États-Unis ou d’autres pays. Inutile de réinventer la roue.

Vendredi dernier, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont signé une lettre commune demandant aux membres du Conseil de sécurité d’entreprendre des actions musclées et urgentes pour mettre fin à l’impunité qui règne au Soudan et au Darfour. Les trois pays réclament un plus grand contrôle de l’embargo sur les armes, des sanctions économiques et politiques contre le Soudan, mais aussi contre les mouvements rebelles, et la saisine de la Cour criminelle par le Conseil de sécurité pour enquêter sur les crimes. Espérons que les intérêts vicieux de quelques-uns ne reporteront pas encore une fois l’action urgente à mener pour éviter le pire à la population du Darfour.

Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. Il vient de publier le " Guide du maintien de la paix 2006 ", chez Athéna Éditions.