Sauver Le Darfour dans le monde

L'humanitaire cache l'inaction politique

La Libre Belgique , 06 Mai 2006

Le carnage au Darfour s'étend et balaye le travail indispensable des 14 000 agents humanitaires pour sauver des vies humaines. Fini les belles paroles, il faut d'urgence des actes pour renforcer la sécurité.

Secrétaire général adjoint des Nations unies aux affaires humanitaires et coordonnateur des secours, coordonnateur humanitaire de l'Onu, sur le Darfour
J'ai pour la première fois parlé du Darfour au Conseil de sécurité des Nations unies il y a deux ans, soulignant qu'il s'agissait d'une opération de nettoyage ethnique de la pire espèce. Aujourd'hui, je pourrais me contenter de reprendre de nombreux passages de mon exposé d'alors. L'effort le plus important qu'ait jamais entrepris la communauté mondiale en matière d'assistance humanitaire est gravement compromis par la situation actuelle. Si l'on veut éviter des pertes en vies humaines imminentes et massives, le gouvernement soudanais, les rebelles, les membres du Conseil de sécurité des Nations unies et les gouvernements donateurs doivent intervenir de toute urgence.
Le carnage au Darfour s'étend, débordant maintenant la frontière pour atteindre le Tchad. Deux cent mille autres personnes ont dû fuir au cours des quatre derniers mois seulement. Plus de 2 millions de personnes sont déplacées. Les milices, soutenues par le gouvernement, rôdent dans la région, ravageant tout sur leur passage; elles mènent une campagne de terreur, poursuivant une politique de la terre brûlée, tuant systématiquement les habitants et détruisant leurs moyens de subsistance en toute impunité. Les rebelles poursuivent leurs attaques contre les civils et contre les opérations humanitaires.

Nous disposons maintenant au Darfour de 14 000 agents humanitaires non armés, pour la plupart des Soudanais, mais les effectifs de l'Union africaine sur le terrain chargés de faire respecter un cessez-le-feu qui n'est pas observé dans une région aussi vaste que le Texas, ne représentent que la moitié de ce chiffre. En fait, comme en Bosnie il y a 10 ans, les secours humanitaires ont été l'une des seules interventions efficaces que la communauté mondiale ait organisées face à la barbarie au Darfour. Au lieu de soigner la plaie, le monde a préféré mettre un pansement sur une plaie béante.

Les pansements humanitaires sont bien évidemment indispensables pour sauver des vies humaines. Au cours des deux dernières années, nous avons fait des progrès considérables sur le front humanitaire. En 2004, nous n'avions que 230 agents humanitaires sur le terrain pour aider 350 000 personnes. Aujourd'hui, nous pouvons en aider 10 fois plus -soit la moitié de la population du Darfour. En oeuvrant ensemble, les organismes des Nations unies et les ONG ont réduit des deux tiers le nombre de morts parmi les personnes déplacées au Darfour par rapport à 2004, tout en réduisant de moitié les taux de malnutrition en 2005.
Aujourd'hui, toutefois, ces progrès, qui ont permis de sauver des vies, sont balayés par la violence croissante provenant de toutes les parties et par l'obstructionnisme renforcé auquel se livre le gouvernement soudanais. Ces deux facteurs limitent considérablement notre capacité d'atteindre les personnes qui ont besoin d'aide. En fait, ils pourraient contraindre à mettre un terme à l'effort humanitaire massif entrepris par la communauté mondiale au Darfour, compromettant la vie de millions de personnes.

Entre-temps, le financement de l'aide a pratiquement cessé. L'appui des donateurs en Europe et dans les Etats du Golfe diminue fortement. L'appel lancé par les Nations unies en vue de susciter un soutien permettant de sauver des vies humaines n'a pas permis d'obtenir 20 pc des fonds nécessaires. La semaine dernière, nous avons annoncé que nous serions bientôt contraints de réduire de moitié les rations alimentaires quotidiennes. De nouvelles réductions -entraînant de nouvelles pertes en vies humaines- suivront, si des ressources supplémentaires ne sont pas allouées d'urgence. Il est impératif que nous progressions sur tous les fronts -sécurité, accès humanitaire et engagement politique- afin d'empêcher que le nombre de morts au Darfour n'augmente de manière exponentielle.
Nous devons, en premier lieu, renforcer la sécurité pour la population du Darfour. Les forces de l'Union africaine, résolues mais en nombre insuffisant, doivent être renforcées d'urgence pendant cette période de transition afin de mieux protéger la population.

La protection de la population est aussi essentielle qu'urgente. Les agents humanitaires doivent également pouvoir aider toutes les personnes qui ont besoin d'aide sans craindre d'être enlevés, ou d'être victimes d'attaques armées, de vols de voiture occupée ou de harcèlement de la part des autorités. La situation actuelle est intolérable. Si elle se poursuit, les agents humanitaires seront contraints de partir, coupant un lien essentiel qui permet à des centaines de milliers de civils sans défense de survivre. Toutes les parties -le gouvernement, les milices et les rebelles- sont responsables des conditions de sécurité effroyables qui menacent la vie de la population du Darfour et rendent les efforts humanitaires de plus en plus difficiles.
Nous devons en deuxième lieu pouvoir atteindre toutes les personnes qui ont besoin d'aide. Malheureusement, dans ce domaine également, nous avons reculé par rapport aux progrès réalisés l'an dernier. L'accès humanitaire est maintenant plus difficile que jamais depuis le printemps de 2004. Dans les régions ouest et nord du Darfour, les agents humanitaires ne peuvent atteindre directement que 40 pc de la population et ce, en raison de l'insécurité croissante.

L'accès requiert également une meilleure coopération de la part du gouvernement soudanais et des groupes armés. Malheureusement, nous ne l'avons pas obtenue. Les agents humanitaires au Darfour sont confrontés à des menaces, à des actes d'intimidation et au cauchemar orwellien que constituent les restrictions bureaucratiques incessantes qui entravent notre capacité d'assister les personnes qui ont besoin d'aide. Le mois dernier, par exemple, l'une des principales ONG humanitaires, qui était chargée de gérer un camp de 90 000 personnes déplacées, a dû cesser ses activités. Le gouvernement soudanais supervise maintenant le camp directement. Inutile de dire que nous avons des raisons d'être gravement préoccupés en ce qui concerne la sécurité des résidents du camp, compte tenu du comportement passé du gouvernement s'agissant de la protection de ses propres citoyens.

L'aide humanitaire est indispensable pour sauver des vies humaines, mais il s'agit d'une démarche notoirement insuffisante face aux champs de carnage dans le monde entier. Des agents humanitaires non armés peuvent maintenir des personnes en vie aujourd'hui mais ils ne peuvent empêcher qu'elles soient assassinées ou violées ou qu'elles doivent quitter leur foyer demain. Il ne faut pas reproduire l'erreur tragique des «zones de sécurité» de Bosnie avant Srebrenica. L'humanitarisme ne devrait jamais servir à masquer l'inaction politique.

Et pourtant, c'est précisément ce qui se produit aujourd'hui au Darfour.
La population du Darfour doit d'urgence recevoir une aide beaucoup plus importante. Elle a besoin de protection et de paix, non pas simplement sur le papier, à Abuja, mais sur le terrain, dans chaque village. Enfin, elle a besoin que les Etats membres de l'Onu en Afrique, en Asie et dans le monde arabe -de même qu'à l'Ouest- fassent preuve d'autorité morale. Nous devons obtenir des actes, et pas simplement des paroles. Seule l'action aidera à sauver des vies aujourd'hui ou à instaurer la paix demain pour la population du Darfour. L'action seule mettant fin à une répétition du «plus jamais ça».
qu'elles soient assassinées ou violées ou qu'elles doivent quitter leur foyer demain.