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Des tribus "arabes" remplacent les populations "africaines" au Darfour

Le Monde, 12 Novembre 2007

Le phénomène inquiète l'ONU, angoisse les déplacés du Darfour et a éveillé les soupçons de la Cour pénale internationale (CPI). Depuis le début de l'année, des groupes appartenant à des tribus dites "arabes" tentent de s'approprier des terres du Darfour, en l'absence de leurs occupants d'origine, chassés par les attaques du régime et de ses milices. Après ces vagues d'attaques assimilables à des campagnes d'épuration ethnique, un nouveau programme d'occupation des terres est-il en train de se mettre en place ? Certains observateurs commencent à le redouter.

L'un des cas de ces mouvements de population a eu lieu dans une zone du Darfour frontalière du Tchad. En juin, environ 30 000 personnes appartenant à des groupes arabes en provenance du Tchad ont traversé le wadi, un cours d'eau saisonnier faisant office de frontière, pour s'installer dans la région de Foro Baranga.

Depuis, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ces nouveaux arrivants se sont installés sur les terres et dans les villages désertés principalement par des Massalits (des "Africains"), avec des réserves de nourriture et du bétail, notamment le long du wadi Saleh, l'une des zones les plus fertiles de la région.

Dans les villages qu'ils occupent, les nouveaux venus ont reçu des outils et des semences. Selon un rapport du HCR daté du 30 juillet, "la plupart des personnes interrogées ont été claires sur leur intention de ne pas retourner au Tchad". "Dans un certain nombre de cas, précise le texte, les personnes interrogées ont déclaré que des chefs de communautés soudanaises les avaient retrouvées à la frontière et les ont emmenées par camion sur les lieux d'installation."

Le mouvement, entamé au début de l'année, a connu une pause pendant la saison des pluies, mais, "récemment, nous avons observé un nouvel afflux de personnes venant du Tchad", affirme Iain Hall, chef du HCR au Darfour Ouest.

D'après l'ONU, il y avait en 2006 dans les secteurs de Foro Baranga et Habila 79 % d'"Africains" pour 21 % d'"Arabes". En mai 2007, il n'y avait plus que 59 % d'"Africains" pour 41 % d'"Arabes".

Un phénomène similaire s'observe également plus au sud, vers la frontière centrafricaine, qu'ont franchi des groupes "arabes" éparpillés dans plusieurs pays, comme les Salamat ou les Mahamid. Leur nombre, cependant, reste encore faible.

Sur cette base, Andrew Natsios, l'envoyé spécial du président américain pour le Soudan, a déjà accusé les autorités de Khartoum de mettre en place un plan d'"arabisation" du Darfour "en amenant des Arabes du Niger et du Tchad au Darfour Ouest, en leur donnant des terres et des pièces d'identité".

"COMPÉTITION" ENTRE GROUPES

Le procureur de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, soupçonne que cette migration puisse être liée à l'accomplissement d'un plan orchestré par Ahmed Haroun, le secrétaire d'Etat soudanais en charge des affaires humanitaires, et Ali Kushayb, un chef janjawid. Tous les deux sont déjà sous le coup d'un mandat d'arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité.

L'ONU ne partage pas cet avis. "Nous étions très inquiets à l'origine, reconnaît John Holmes, le secrétaire général adjoint de l'ONU en charge des affaires humanitaires. Mais la situation est beaucoup plus compliquée, poursuit-il. Nous avons réalisé, après des vérifications au Tchad, que la plupart de ces gens fuyaient le conflit armé dans l'est du Tchad", confirme Iain Hall, du HCR.

Iain Hall admet que les déplacés se disent "très angoissés" par l'occupation de leurs terres, mais les responsables du HCR n'ont jamais pu confirmer la présence d'Arabes du Niger et ne disposent d'aucune preuve de l'implication des autorités.

Des sources concordantes, à Khartoum et au Darfour, préfèrent parler de "compétition" entre groupes pour l'appropriation des terres, au point de déclencher des conflits inter-arabes, notamment dans le Darfour Sud.

A quelques dizaines de kilomètres de Nyala, deux groupes arabes, les Terjem et les Rizeigat, se battent depuis des mois pour le contrôle de terres qui appartenaient, avant l'éclatement de la guerre civile en 2003, à des groupes de l'ethnie Four. Ces affrontements auraient fait entre six cents et neuf cents morts au cours des trois derniers mois.

Au sud de Nyala, une autre série de conflits met aux prises des groupes arabes. Davantage qu'un plan d'"arabisation", il s'agirait d'un dérapage organisé pour installer une situation de chaos, et rendre plus difficile le déploiement début 2008 de la force internationale conjointe Union africaine-Nations unies.