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Khartoum veut démanteler les camps de réfugiés du Darfour

Le Monde, 12 Novembre 2007

Un petit matin, un vent froid coupant souffle sur la plaine. En lisière du camp d'Al-Salam, près de Nyala, la capitale du Darfour Sud, une poignée d'hommes, de femmes et d'enfants grelottent en tentant de mettre de l'ordre dans de misérables affaires éparpillées à même la poussière. Des camions du gouvernement les ont jetés ici il y a quelques jours, sans un mot. Il y a deux semaines, ils vivaient à Kalma, l'un des "mégalo-camps" de déplacés du Darfour. Les voici à présent "relocalisés" par la force, euphémisme des autorités soudanaises pour décrire un programme destiné à démanteler des camps du Darfour.

Les attaques et vagues d'épuration ethniques ont jeté, en quatre ans de guerre civile, 2,2 millions de déplacés dans les camps au Darfour. Pour la première fois, des déplacés ont été contraints de fuir le camp de Kalma, et se trouvent à présent installés contre leur gré dans des "sites" sous contrôle gouvernemental comme à Al-Salam, non loin d'un important camp de miliciens pro-gouvernementaux, les janjawids.

Tout le groupe, quarante personnes environ, était installé à Kalma depuis 2004, après avoir été chassé de ses terres dans la région de Marla, au sud-est de Nyala. "A Marla, il y a des janjawids. On ne peut pas y retourner. Nous avons passé trois ans à Kalma et on nous oblige à aller dans de nouveaux sites avec des janjawids à proximité", affirme un déplacé, Abokor Abakar Ardei, accroupi sur un bout de natte déchiré.

Seule une fraction des occupants de Kalma, plusieurs milliers de personnes peut-être, a fui les violences au cours des derniers jours. Dans le camp, les déplacés ont rejoint des organisations politiques. A Kalma, la majorité d'entre eux soutient le chef rebelle Abdel Wahid Al-Nour, qui vit en exil en France. Ces groupes politiques, organisés en milices, désormais armés, collectent des taxes et tentent de contrôler les camps en chassant les milices rivales. A l'échelle du Darfour, ces camps installés aux portes des grandes villes et transformés en bastions rebelles, généralement pro-Abdel Wahid, sont devenus des cibles pour les autorités, qui en ont perdu le contrôle.

Le premier site visé est aussi l'un des plus grands. A Kalma - 92 000 personnes officiellement -, des affrontements entre factions ont éclaté fin octobre, faisant entre six et dix morts et provoquant la fuite du camp des déplacés appartenant à l'ethnie Zaghawa. Ces violences ont servi de prétexte aux forces gouvernementales, appuyées par des miliciens janjawids, pour charger les fuyards dans des camions et les emmener vers d'autres camps contrôlés, comme Al-Salam, tandis que certains se voient déjà proposer des lopins d'une terre qui n'est pas la leur, pour une installation durable près de Nyala.

Le soir même de l'éclatement des troubles, le wali, le gouverneur de la ville, exigeait des acteurs humanitaires internationaux de l'aider à vider Kalma "dans les 24 heures" avec les camions du Programme alimentaire mondial (PAM), un organisme de l'ONU. Face aux protestations, le wali menace à présent de procéder au "désarmement" de Kalma par la force et de transporter ses occupants vers neuf sites éparpillés dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres autour de Nyala. Le démantèlement du camp ne sera pas un "retour" mais une déportation à des fins de contrôle.

Dans l'intervalle, Kalma est cerné par des postes de contrôle gouvernementaux. Un homme, parvenu à se glisser à l'extérieur, parle caché dans une minuscule arrière-boutique. "Le gouvernement veut fermer Kalma. Mais nous allons résister. Nous sommes prêts", affirme-t-il. Hussein Saleh Abou Sherati, chef de l'organisation des déplacés, qui ne peut sortir du camp, affirme que "312 personnes ont été arrêtées à Kalma par les services de sécurité".

Après Kalma, d'autres camps devraient subir le même sort, estiment de nombreuses sources, notant que ce grand projet de démantèlement qui menace de se transformer en cataclysme coïncide avec l'approche du déploiement de la force internationale conjointe Nations unies - Union africaine (Minuad) début 2008. Au Darfour sud, les attaques contre des organisations non gouvernementales (ONG) se sont multipliées au point que leurs activités, depuis deux mois, sont pratiquement paralysées. Un responsable d'ONG s'étonne encore d'avoir vu "deux hommes en uniforme" braquer son équipe à bord d'un 4 × 4 dans le centre de Nyala en pleine journée, et emmener tranquillement le véhicule "vers le camp janjawid de Fallouja", à la lisière de la ville.

Ces attaques, jointes à des tracasseries sans fin de la part des autorité locales, sont parvenues à intimider les responsables des ONG. On brûle une clinique ici, la police manque de violer une expatriée là. L'omerta est de rigueur, tant les humanitaires redoutent de voir leurs activités interdites.

Wael Al-Haj Ibrahim, responsable de l'Organisme de coordination humanitaire des Nations unies (OCHA) au Darfour sud, a été expulsé le 8 novembre, le ministre de la justice soudanais lui reprochant de s'opposer au "retour des déplacés". Il est le onzième travailleur humanitaire déclaré persona non grata au Darfour depuis le début de l'année.