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Au sud du Soudan, la bataille du pétrole remet en cause la paix signée en 2005

Le Temps, 02 Novembre 2007

La bataille pour le pétrole du Sud-Soudan recommence à faire rage. Le dernier rapport de l'International Crisis Group (ICG) sur l'impasse politique actuelle, autour du statut futur de la région pétrolifère d'Abyei, montre qu'au sommet de l'Etat soudanais, la volonté de respecter les accords de paix signés au Kenya en 2005 reste une question ouverte. Le document focalise sur le refus du Parti national du Congrès, au pouvoir à Khartoum, d'accepter comme «finale et contraignante» la décision de la Commission indépendante qui prévoit d'accorder à la région d'Abyei le statut de zone autonome spéciale gérée par la présidence jusqu'en 2011, puis de laisser à ses habitants, par référendum, le choix de rejoindre ou non le sud du Soudan qui pourrait alors opter pour l'indépendance. En riposte à cette décision, le SPLM, l'ancien mouvement de libération du Sud-Soudan qui mena la guerre contre le pouvoir central, a décidé de suspendre sa participation au gouvernement d'unité nationale. Il s'agit, remarque ICG, «de l'escalade la plus préoccupante depuis l'arrêt des hostilités».

L'argument central des experts de l'ONG bruxelloise est d'alerter sur les manœuvres dilatoires du pouvoir soudanais, qui ne sont pas sans rappeler, sur une tout autre échelle, les manigances à répétition de Khartoum dans le conflit du Darfour, où l'interposition de la future force hybride ONU-Union africaine (UA) tardent à se mettre en place. Le document rappelle notamment que la paix de 2005, qui mit fin à plus de trente années de guerre, est supervisée par un groupe de pays conduit par les Etats-Unis parmi lesquels figurent la Norvège, l'Italie, le Kenya, l'Ouganda, l'Egypte et l'Union européenne.

Fait intéressant à la lumière des récents événements au Darfour - où une soi-disant faction rebelle a attaqué et dévasté le 29 septembre un camp des forces de l'UA à Haskanita dans le sud de l'immense région, tuant une dizaine de soldats de la paix - les auteurs du rapport redisent leur soutien à des sanctions ciblées contre le gouvernement du Soudan «pour influencer le régime et l'obliger à respecter ses engagements». La crise oubliée de la région d'Abyei joue donc, de ce point de vue, un rôle crucial.

Millions de dollars

L'autre qualité de ce document est qu'il détaille une nouvelle fois ce nerf de la guerre au Soudan souvent cité, mais vite oublié: le pétrole. Les champs pétrolifères de cette région contiennent la majorité de l'or noir situé en lisière de la partie nord du pays et ses revenus sont critiques pour l'appareil du pouvoir en place à Khartoum. Les montants estimés tirés de l'extraction dans les champs d'Abyei sont minimes au vu des standards du golfe Persique: 599 millions de dollars en 2005, 690 en 2006 et 529 prévus pour 2007. Mais ce transfert de richesse potentiel du nord vers le sud joue un grand rôle dans les rivalités de pouvoir et les moyens financiers des divers réseaux qui se partagent le Soudan.

Partagée ethniquement, culturellement et géographiquement entre le nord et le sud du pays, la région d'Abyei est un de ces nœuds gordiens qui doivent être tranchés pour rendre viable la paix à long terme. Son sort est aussi une référence pour les deux autres régions auxquelles le processus de paix de Machakos prévoit d'accorder une autodétermination: celle du Nil Bleu sud et celle des Monts Nuba. Dans cette dernière région, la diplomatie suisse s'était engagée fortement afin d'obtenir l'arrêt des hostilités. La question d'Abyei est enfin une pierre dans le jardin des Etats-Unis qui avaient forcé la main du gouvernement de Khartoum pour obtenir son accord sur le futur référendum. Collision des calendriers: le pouvoir soudanais a ces jours-ci fait savoir qu'il s'opposait, au Darfour, à tout survol d'hélicoptère piloté par des Américains...

Le focus sur la région d'Abyei permet enfin de dresser un nouveau portrait de cette jungle qu'est l'extraction pétrolière au Soudan. Laquelle a un impact direct sur la gestion des crises dans ce pays. A partir de 1996, les champs de cette zone située à la lisière de la province du Bahr El-Ghazal ont été exploités par une compagnie canadienne indépendante, Arakis Energie, en partenariat avec un consortium «du grand Nil» incluant des compagnies chinoises «qui ont fourni l'essentiel des technologies et des ressources humaines». Pour compenser l'épuisement rapide des réserves des gisements d'Abyei, évaluées grosso modo à 400 millions de barils, ces dernières ont multiplié les forages sauvages «causant de graves dommages à l'environnement, des inondations et des changements drastiques et problématiques du système d'irrigation», affirme le rapport d'ICG.

Abyei est également crucial, poursuit le document, en raison des oléoducs qui y sont installés. «Le revenu tiré du transit du pétrole par ces tuyaux pourrait dépasser un jour celui de la production locale», expliquent les experts d'ICG qui préconisent la signature, par toutes les parties, de «l'accord international sur la transparence dans les industries extractives», lancé en 2002. Une initiative que les principaux protagonistes, affairés à amasser leurs profits dans l'ombre et sous la protection de bandes armées, ne semblent malheureusement pas prêts à suivre.

http://www.crisisgroup.org. «Sudan: Breaking the Abyei Deadlock.»