Sauver Le Darfour dans le monde

Si les ONG prétendent se substituer aux Etats, elles doivent s'attendre à rendre des comptes

Le Nouvel Observateur, 31 Octobre 2007

C'est ce qu'on appelle de la communication coup de poing. Sur la page d'accueil du site de l'Arche de Zoé, un enfant vous fixe de son regard sombre. Juste au-dessus, barrant l'écran, ce titre en lettres rouges : «Au Darfour, un enfant meurt toutes les cinq minutes». Vous cliquez. Une vidéo se déroule. Photos des camps de réfugiés; enfants dépenaillés : «D'ici un an, 800 000 vont mourir.» D'autres photos, de plus en plus dures, d'autres enfants, de plus en plus décharnés. Et enfin, ce message : «Accueillez un enfant du Darfour. Ouvrez-lui votre maison, vos bras, votre coeur. Offrez-lui la vie.» Quelle âme glacée pourrait résister ? Comment ne pas approuver l'audace de cette association, l'Arche de Zoé, qui, bravant les «foudres de Khartoum, de certains politiciens, de quelques philosophes ou autres «grands penseurs»», s'est donné pour mission d'évacuer 10 000 orphelins du Darfour promis à la mort, tandis que «la communauté internationale préfère fermer les yeux» ?

Besoin d'aimer, de protéger. Envie d'agir, de faire «quelque chose». Le plus triste est que le calamiteux raid humanitaire mené dans l'est du Tchad, pour autant qu'on puisse en juger, n'était pas inspiré par des motifs mercantiles mais par les bons sentiments. Ceux, en tout cas, qui animaient les donateurs. Sous le coup de l'émotion, de la bonne conscience, du désarroi (celui de familles tenaillées par le désir d'enfant), ils y ont cru jusqu'au bout. Aujourd'hui, ils balancent entre colère et refus de voir la vérité en face : tout cela n'était qu'un mirage. Et les dégâts - politiques et humains - sont terribles. Reste à la justice à démêler ce qui, dans cette pathétique affaire, relève de la naïveté, du cynisme ou de l'irresponsabilité. A dire aussi de quelles complaisances a pu bénéficier l'Arche de Zoé.

L'humanitaire, décidément, est une chose trop sérieuse pour être confiée à certains philanthropes. Qui ne souhaiterait sauver les enfants du Darfour ? Qui est contre la paix, qui est pour la faim et la misère ? Mais on ne fait pas toujours de la bonne politique avec des bons sentiments. On ne s'improvise pas sauveur du monde. Et la dénonciation rituelle des Etats, des organisations internationales et des grandes ONG, forcément cyniques et impuissantes, n'est souvent que le paravent de l'amateurisme et de la méconnaissance des réalités.

Hubert Védrine a parfois choqué en pointant les dérives de l'humanitarisme et la prétention des ONG à se substituer aux Etats. Il soulève un vrai problème. Depuis quelques années, une formidable révolution est en marche : c'est la naissance d'une société civile internationale. Le temps où les puissants pouvaient débattre en catimini des affaires du monde est révolu. Il leur faut désormais compter avec cette internationale citoyenne, enthousiaste, vigilante, qui forme la planète ONG. Le monde est une agora branchée sur CNN et internet. Cette révolution marque un progrès de la démocratie. Prenons garde qu'elle n'entraîne une régression de la gouvernance mondiale. Car il ne suffit pas d'être contre pour avoir raison. Ni d'invoquer la morale pour faire le bien. Pour critiquables qu'ils soient, les responsables des Etats démocratiques ont au moins le mérite d'avoir été élus par les citoyens, qui peuvent demain les révoquer. Si les ONG agissent en lieu et place des Etats, elles doivent s'apprêter elles aussi à devoir rendre des comptes. Au besoin devant la justice.