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M. Guéhenno (ONU) : "Les Européens tardent à s'engager" pour le Darfour

Le Monde, 19 Septembre 2007

Vous avez les effectifs mais vous paraissez sceptique sur leur qualité...

Il y a un grand élan de solidarité vis-à-vis du Darfour, notamment de pays africains. Maintenant, c'est un défi stratégique de première ampleur, compte tenu de la complexité du conflit, de la difficulté du terrain, et il faut être certain que les forces proposées pourront y faire face.

Allez-vous rassembler la composante policière de 6 000 hommes prévue ?

On va avoir du mal. Mais on a bien vu que, dans les camps, pour assurer l'ordre public, une force de police est beaucoup plus adaptée qu'une force militaire.

Etes-vous déçu du manque d'aide des pays occidentaux ?

C'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup d'offres européennes pour le moment. Certains sont en train de réfléchir, les Nordiques sont prêts à s'engager, mais nous n'avons pas de propositions concrètes pour des unités de génie de haut niveau, pour forer des puits par exemple, ni pour les transports. C'est mauvais pour la force.

Les casques bleus pourront-ils user de la force pour protéger les civils ?

Bien sûr. Le mandat met la protection des civils au centre. Mais ce qui sera essentiel pour le succès de la mission, ce sont les capacités pour mettre en oeuvre ce mandat : la mobilité, la volonté des contributeurs de troupes de l'appliquer et la coopération stratégique des acteurs, notamment du gouvernement du Soudan.

Etes-vous confiant dans la solidité des promesses soudanaises ?

Il ne faut jamais faire de procès d'intention. Il y a un engagement, pris devant la communauté internationale. C'est le Soudan qui a le plus intérêt au succès de cette force. Le conflit du Darfour nuit énormément à sa réputation.

Khartoum coopère-t-il avec les éléments avancés de la mission ?

Il y a eu des difficultés administratives de dédouanement. Nous espérons qu'il y aura un effort pour faciliter l'attribution des visas, l'autorisation d'utiliser les aéroports la nuit. Le président soudanais, Omar Al-Bachir, a donné des assurances, il faut qu'elles se traduisent. Il nous reste encore à régler des questions de mise à disposition de terrains.

Les casques bleus vont-ils coopérer avec la Cour pénale internationale pour arrêter les criminels de guerre ?

La question de l'impunité est essentielle, elle ne peut pas être oubliée. En même temps, la force de maintien de la paix a son mandat spécifique, qui est distinct.

L'accès à l'eau sera-t-il un problème ?

C'est un élément - manipulé - du conflit. Mais nos 26 000 personnes représentent moins de 1 % de la population du Darfour, et ils seront formés à un usage économe de l'eau. Nous serons amenés à forer des puits, en bonne entente avec les autorités locales, et il faudra des projets à plus long terme.

Qui commandera la force ? L'ONU ou l'Union africaine ?

C'est le général Martin Agwai. Il a fait un très bon travail en Sierra Leone et au siège de l'ONU, comme conseiller militaire adjoint, avant d'être rappelé au Nigeria. Le pilotage tactique, opérationnel au jour le jour, se fait sur place. Dans une situation de crise, le Conseil de sécurité serait amené à prendre position.

C'est une mission à haut risque...

C'est certainement l'une des missions les plus difficiles déployées par l'ONU. Le conflit est très complexe, on ne peut pas, aujourd'hui, le réduire à une opposition entre tribus arabes et africaines. Il n'y a pas encore de cessez-le-feu complet. Et le terrain est très enclavé, avec un manque de ressources, d'infrastructures. Ce sont des conditions parmi les plus difficiles que l'on puisse imaginer. C'est aussi la mission où il y a le plus d'attentes. C'est un défi redoutable.

Etes-vous inquiet de la recrudescence des violences et du morcellement des mouvements rebelles ?

Oui, c'est pour cela qu'il ne faut pas laisser passer la chance de la négociation politique. Il est très important de déployer une mission robuste, car tout accord de paix sera fragile. En même temps, l'idée qu'une force militaire imposera la paix au Darfour n'est pas dans l'ordre du possible. La paix sera faite par un accord entre tous ceux qui ont des armes.

Les garde-fous d'une mission de maintien de la paix classique sont-ils en place ?

vez-vous pu obtenir des pays contributeurs de troupes les 26 000 hommes dont vous avez besoin au Darfour ?

Nous avons des offres pour la plupart des composantes. Mais il va falloir vérifier si ces troupes ont les équipements nécessaires, surtout pour les premières vagues importantes pour établir la mission sans délai. Ce qui m'inquiète le plus, c'est le manque de transports tactiques, de camions, d'hélicoptères. C'est vital, sur le théâtre d'opérations, pour transporter rapidement les troupes en cas de difficulté.

On est aux limites de ce qui est possible dans le maintien de la paix. Pour que cela marche, il faut que l'accord de paix du Darfour soit consolidé : c'est le point central. On est dans une "zone grise" où le déploiement de la mission peut contribuer à consolider cet accord, mais on sait bien qu'on n'y est pas tout à fait. Il y a de vrais risques. Je pense que le Conseil de sécurité a décidé de les prendre parce qu'il estimait que l'alternative était pire. Mais si on prend ces risques, il faut un vrai engagement politique, et pas seulement militaire. Sinon, on risque une grande déception.