Sauver Le Darfour dans le monde

«Le Darfour est bien un problème africain»

Liberation, 17 Septembre 2007

les 3 et 4 septembre, la chanteuse béninoise Angélique Kidjo a passé deux jours dans l’est du Tchad, dans les camps de réfugiés du Darfour. Ulcérée par l’attitude des dirigeants africains, l’ar­tiste a cosigné une lettre de 26 femmes célèbres, dont Mary Robinson, l’ex-présidente irlandaise, appelant au «cessez-le-feu immédiat» à l’occasion, hier, de la quatrième journée internationale de sensibilisation au conflit du Darfour qui, depuis février 2003, a causé la mort de plus de 200 000 personnes.

Vous avez passé deux jours dans des camps de déplacés de l’est du Tchad. Qu’avez- vous découvert là-bas ?

On avait d’abord décidé­ d’aller au Darfour mais finalement, je suis contente qu’on n’ait pas pu y aller parce que le conflit est en train de s’étendre au Tchad. Il est déjà à la frontière de la République centrafri­caine et devient régional. Je savais que cela allait être très difficile psychologiquement, mais ce fut au-delà de ce que j’imaginais. J’ai rencontré une mère violée après que son bébé de 40 jours qu’elle était en train d’allaiter a été décapité par les janjawids. A son retour, son mari lui a dit: «Tu aurais dû te faire tuer plutôt que revenir.» Si cela arrivait à une seule femme européenne, ce serait le tollé général. Là-bas, cela arrive tous les jours.

Que pensez-vous de l’attitude de l’Union africaine (UA) au Darfour ?

L’Union africaine ne fait rien et doit se remettre en question. Je suis fatiguée que ce soit toujours les autres qui résolvent nos problèmes. Les Africains ne sont pas idiots. C’est un problème de volonté politique de la part des dirigeants africains. Il ne faut pas attendre. Depuis quatre ans les politiciens passent leur temps à parler. Il y a une chose qui doit fondamentalement changer, c’est la Charte de l’Union africaine, qui organise cette solidarité entre les gouvernements. Cela doit disparaître. Il y a déjà eu le Rwanda, la RDC et le Zimbabwe. Nous, Africains, nous nous laissons trop vivre. Depuis plus de cinquante ans, il y a les indépendances. Mais combien d’années faudra-t-il pour être mature ? Pourquoi nos hommes politiques nous mettent-ils dans des situations pareilles ? Ils sont d’une irresponsabilité totale. Est-ce qu’il y a un chef d’Etat qui sait ce qu’est le bien de son peuple ou ne sont-ils là que pour prendre de l’argent?

Comment les Africains perçoivent-ils la crise du Darfour ?

Il faut se rendre compte qu’en Afrique, toutes les informations sur le Darfour viennent de l’extérieur. L’information relayée d’un pays à un autre n’existe pas. Du coup, elle est édulcorée. Tout vient des grandes agences de presse. Le résultat, c’est que dans l’esprit des Africains, le Darfour est un problème africain dont s’occupent les Occidentaux. Il faut qu’on ait une presse en Afrique. Et il faut que l’information arrive via un canal local pour que les hommes et les femmes d’Afrique se sentent concernés par le Darfour.