Sauver Le Darfour dans le monde

Khartoum repeuple le Darfour

Courrier International, 16 Juillet 2007

Avec l'accord discret du gouvernement, des tribus arabes du Niger et du Tchad migrent vers le Darfour repeupler les villages noirs africains dont les habitants ont été tués ou se sont enfuis. Une opération de nature à miner le processus de paix en cours, selon The Independent.

Le nombre d'Arabes en provenance du Tchad et du Niger qui traversent la frontière pour se rendre au Darfour a atteint un niveau record, ce qui alimente les thèses selon lesquelles le gouvernement soudanais mène une politique systématique de repeuplement des régions dévastées par la guerre. Selon un rapport interne des Nations unies, près de 30 000 Arabes auraient passé la frontière au cours des deux derniers mois. La plupart se sont présentés avec toutes leurs possessions et de grands troupeaux. Ils ont été accueillis par des Arabes soudanais qui les ont emmenés dans des villages vidés de leurs habitants par les forces gouvernementales et les janjawids.

L'opération "semble bien orchestrée, a déclaré un responsable des Nations unies. C'est un mouvement de très grande ampleur. Nous n'avions encore jamais vu autant de personnes arriver au Darfour occidental". Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a dépêché une équipe à la frontière avec le Tchad, à la fin du mois de mai, afin d'interroger les nouveaux arrivants. L'intensification des combats dans l'est du Tchad laissait penser que bon nombre étaient des réfugiés. Pourtant, peu d'entre eux ont demandé assistance au HCR. "La plupart ont été relogés par des Arabes soudanais dans d'anciens villages de personnes déplacées (DPI) et ont été invités à s'installer", explique un représentant des Nations unies. Les migrants ont reçu des cartes d'identité et la nationalité soudanaise. En incitant les populations arabes du Tchad, du Niger et d'autres régions du Soudan à s'établir au Darfour, le gouvernement soudanais rend "presque impossible" le retour des personnes déplacées.

Pour James Smith, directeur général d'Aegis Trust [une association qui dénonce les génocides], ces informations démontrent que le gouvernement soudanais "s'efforce cyniquement de modifier la démographie de la région. Si le nettoyage ethnique s'accompagne d'une politique de repeuplement, la situation deviendra irréversible. Le processus de paix sera voué à l'échec." Le sud du Darfour est également concerné puisque des Arabes, venus d'autres régions du Soudan, sont invités à s'installer dans des villages appartenant autrefois à des tribus locales.

Avant l'éclatement du conflit, en 2003, le Darfour comptait 7 millions d'habitants, la plupart membres de trois tribus africaines, les Fours, les Masalits et les Zaghawas. Les attaques des troupes soudanaises et des milices arabes à cheval – les janjawids – se sont soldées par le départ de près de 2,5 millions d'habitants. La plupart ont trouvé refuge dans des camps à proximité des grandes villes et ne survivent que grâce à l'aide humanitaire. Environ 250 000 se sont réfugiés dans le Tchad voisin et on estime à près de 1,5 million le nombre de personnes affectées par le conflit. Ils seraient donc près de 4 millions à dépendre de l'aide des quelque 80 organisations humanitaires présentes dans la région. En quatre ans et demi, la guerre au Darfour aura fait plus de 200 000 morts.

Alors que Khartoum s'efforce de remplacer les tribus locales par des populations arabes venues d'autres pays, les diplomates craignent que les rebelles du Darfour ne les renvoient de force. "La situation pourrait devenir explosive, commente un diplomate occidental. L'heure est grave." Outre les 30 000 migrants arabes du Tchad et du Niger, cités dans le rapport du HCR, des rumeurs persistantes indiquent que près de 45 000 Arabes du Niger auraient passé la frontière. La citoyenneté n'a que peu de valeur pour la plupart des nomades car le découpage arbitraire du Sahel n'a guère suscité de sens patriotique. Mais cet élément pourrait être essentiel pour le régime de Khartoum puisque des élections sont prévues dans deux ans, les premières depuis le coup d'Etat de 1989 qui a porté le président Omar El-Béchir au pouvoir.
Pour les Arabes, une installation au Darfour présente des avantages et des inconvénients. La sécheresse dans les régions du nord de l'Afrique pousse les nomades vers d'autres terres. Et, en dépit de l'avancée du désert, la plupart des terres du Darfour dévastées par les troupes gouvernementales et les janjawids sont fertiles.