Sauver Le Darfour dans le monde

Darfour, dernière ingérence humanitaire ?,

Le Monde, 17 Juillet 2007

On connaît à peu près les chiffres : plus de 200 000 morts depuis 2003, plus de 2 millions de personnes déplacées et 4 millions touchées par le conflit au Darfour. Avec des métastases dans les pays voisins du Soudan, le Tchad et la République centrafricaine. Dire que la "communauté internationale" est restée inactive serait mentir. Soutenir qu'elle a fait ce qu'il fallait pour empêcher ce que les Américains appellent un "génocide", et les plus mesurés une "catastrophe humanitaire de grande ampleur", serait être bien optimiste. Ni les tentatives de médiation, ni les "accords de paix" obtenus à l'arraché entre le gouvernement de Khartoum et quelques mouvements rebelles qu'aucune des parties n'est décidée à respecter, ni la présence d'une force africaine, ni le dévouement des organisations humanitaires n'ont mis fin au drame.

"Le silence tue", a dit Nicolas Sarkozy. Mais que faire quand tout le monde se bat contre tout le monde, les forces gouvernementales et ses milices janjawides contre les insurgés, les Arabes contre les Africains, les musulmans contre les chrétiens et les animistes, les nomades contre les sédentaires, les Etats par rebelles interposés ?

Le Darfour est un nouvel exemple de la nécessité, et de l'impossibilité, de l'ingérence humanitaire. Dans les années 1990, les Balkans en avaient apporté la démonstration tandis que la communauté internationale venait tragiquement de démissionner au Rwanda. L'humanitaire tout seul est impuissant. S'il est accompagné de l'intervention militaire, il risque d'être dénaturé. Dans le tiers-monde, les travailleurs humanitaires sont souvent vus comme les supplétifs des armées occidentales. Au Darfour, ils sont la cible des factions rivales. Les 7 000 soldats envoyés par l'Union africaine, mal payés et sous-équipés, ne peuvent pas grand-chose contre l'insécurité générale. Depuis qu'ils ont eu leurs premières victimes en octobre 2005, ils ont tendance à ne pas sortir de leurs cantonnements.

Après bien des tergiversations, le gouvernement soudanais a donné son accord à une force mixte, dite hybride, avec des contingents de l'Union africaine et de l'ONU. Nul ne sait quand elle sera déployée et comment elle sera financée. Quand l'intendance sera réglée, tous les problèmes ne seront pas résolus pour autant. L'Union européenne est prête à aider. Mais les hommes de l'art relèvent que la coopération avec la force africaine n'est pas aisée. La coordination laisse à désirer. "Un problème de cultures", dit pudiquement un militaire européen, qui se demande combien de temps l'UE pourra soutenir ce genre d'opération sans perdre sa crédibilité.

Aux mêmes maux, les mêmes remèdes ? On a vu, à propos du Darfour, refleurir des idées apparues dans l'ex-Yougoslavie. Bernard Kouchner a voulu ressusciter les "couloirs humanitaires" ; d'autres responsables évoquent des "protectorats humanitaires", qui rappellent fâcheusement les "zones sécurisées" de Bosnie. Bill Clinton avait craint qu'elles ne soient de véritables "stands de tir". Il avait eu raison. Voir Srebrenica.

Les choix sont limités. Une intervention militaire de la communauté internationale est exclue. La dernière est en train de s'enliser en Afghanistan. Le multilatéralisme, qui est l'alpha et l'oméga de la stratégie européenne, suppose l'existence d'alliés sur place. Force est de constater qu'en Afrique les candidats crédibles ne sont pas légion. Reste la prévention. L'"alerte précoce" devrait permettre d'agir avant que les conflits ne soient devenus ingérables. Mais comment mobiliser les énergies pour prévenir un drame qui n'a pas encore eu lieu, quand il est si difficile de trouver les ressources pour résoudre une crise manifeste ?