Sauver Le Darfour dans le monde

Au Darfour, les Arabes dans le piège janjawid

Le Monde , 12 Juillet 2007

e vent de sable qui monte de la plaine soulève les bords de la carte du Soudan. Abderhaman Abdikhadir Yakoub, du doigt, y dessine les contours d'un monde à l'agonie. Assis sur une natte dans un minuscule village, le oumda (chef désigné par l'administration) d'un groupe de la tribu arabe des Mahariyas montre l'ancien chemin que parcouraient les siens au fil des saisons avant que le Darfour ne s'effondre.




Sur la carte, tout au nord, une ligne bleue aux confins du Darfour. Le wadi Howa, dernier cours d'eau saisonnier avant le grand désert du Nord, à la porte de la Libye. Chaque année, pendant la saison des pluies, les Mahariyas, comme d'autres tribus arabes, y menaient leurs troupeaux de chameaux s'y gorger d'eau et d'herbe avant de redescendre, plein sud, pendant les mois secs, parfois jusqu'à la forêt de Centrafrique, à plus de 1 000 kilomètres.

Les ancêtres des tribus arabes sont arrivés au Darfour par vagues depuis le Moyen Age, en provenance de la péninsule Arabique ou d'Afrique du Nord. Ils se sont mélangés avec les ethnies de la région, tout en conservant une identité particulière et un mode de vie influencé par le pastoralisme.

C'était avant le cycle des catastrophes. Avant la désertification, entamée dans les années 1970. Avant l'afflux des armes. Avant, surtout, la grande sécheresse de 1984-1985, dont chacun, dans le campement de Zeila, parle comme si elle s'était produite l'avant-veille. Dix-huit mois sans une goutte de pluie, les troupeaux décimés, 100 000 morts au Darfour. Les bergers ont massé leurs troupeaux plus au sud, brisant l'équilibre subtil du partage de l'eau et des pâturages avec des cultivateurs de cette région. Des conflits se sont allumés. Les routes sont devenues périlleuses, accélérant le déclin d'un monde fragile et ancien. "Depuis 1989, nous ne sommes plus jamais retournés au wadi Howa. Les familles mahariyas ont arrêté la migration et commencé à cultiver. Voilà ce qu'est devenue la vie des Arabes", soupire Oumda Abderhaman.

Déjà perturbé, le Darfour s'est embrasé en 2003 lorsque des rebelles d'ethnies "non arabes", essentiellement Four, Massalit et Zaghawa, ont lancé des opérations militaires contre les forces gouvernementales. Que les éleveurs zaghawas aient, eux aussi, souffert des mêmes maux que les Arabes n'a pas compté. Les autorités soudanaises ont battu le rappel des tribus arabes, pour écraser indistinctement rebelles et populations. Sur un modèle de terreur déjà employé dans la guerre contre le Soudan sud, la machine des janjawids, miliciens prélevés dans plusieurs tribus arabes, dont les Mahariyas, a commencé en 2003 à transformer le Darfour en terre brûlée.

A Zeila, le sujet est d'autant plus tabou que les milices sont visibles partout. Dans un ferick (village temporaire traditionnel), un groupe d'hommes joue aux dominos en regardant grossir des nuages couleur d'acier gorgés de pluie qui vont bientôt faire verdir le Darfour.

Soudain, des cavaliers surgissent. Sans un bruit, ils prennent place sur la natte, l'oeil méfiant. Leur treillis, couleur sable, porte l'emblème de leur unité : un rapace en piqué avec un charbon ardent entre les serres. L'insigne d'une des nombreuses milices "officielles" arabes qui pullulent au Darfour et dans lesquelles la plupart des janjawids, qui n'appartenaient initialement à aucun corps déterminé, ont fini par être versés.

"Toute cette plaine est entièrement peuplée d'Arabes", affirme hâtivement Oumda Abderhaman Abdikhadir Yakoub. Il serait bien en mal de produire un hakura qui puisse en témoigner. Ce document, rédigé à l'origine par l'administration du sultanat du Darfour, attribuait l'usufruit des terres à certains administrés. Certaines tribus arabes ont reçu des hakuras, et donc des terres, notamment dans le sud du Darfour. Dans les parties plus arides, ou plus peuplées du Nord et de l'Ouest, il leur a fallu parfois, comme les Mahariyas, vivre des siècles sans terre.

La faim de terre, déjà grossie par les difficultés du pastoralisme, a été rendue insoutenable par la sédentarisation. Oumda Abderhaman se souvient : "Le gouvernement nous a demandé d'arrêter la migration avec toutes les familles. Il fallait se fixer et, en échange, on nous promettait des écoles, des hôpitaux. De tout ceci, on n'a jamais rien vu." Reprenant une forme d'explication qui court tous les fericks arabes, il ajoute ceci : "Les zurgas ("Noirs", terme péjoratif pour désigner les ethnies non arabes) voulaient toutes les terres. Ils ont commencé à attaquer les Arabes. C'est alors que nous avons organisé des milices, pour nous défendre. Sinon, on aurait été éliminés." Cette assertion, contredite par les faits, relève de "l'accusation en miroir" à laquelle ont recours, dans d'autres régions du monde, des communautés impliquées dans des massacres.

Au Darfour, les Arabes n'ont été menacés que par un certain type d'anéantissement, celui de leur mode de vie et celui de leurs troupeaux. C'était déjà beaucoup, suffisant en tout cas pour qu'une minorité d'entre eux choisissent d'arracher des terres par la violence à leurs voisins, encouragés par la propagande d'un groupe politique clandestin, le Rassemblement arabe, rêvant de conquérir le Darfour.

Au final, écologie, politique, manipulations et racisme latent se sont mélangés pour le pire. Le gouvernement est parvenu à organiser une campagne de terre brûlée en recrutant parmi les tribus en voie de clochardisation. Seule une minorité a envoyé des hommes dans les milices janjawids. Sur près de 2 millions d'Arabes vivant dans l'ouest du Soudan, les janjawids n'ont jamais compté plus de 30 000 hommes, dont une partie n'était pas originaire du Darfour mais d'autres pays voisins. "Les janjawids sont le produit d'un mode de vie qui est en train de s'effondrer dans toute la bande sahélienne, de la Mauritanie au Soudan", analyse un observateur à Al-Geneina.

Tous espéraient, en plus du butin capturé lors des raids apocalyptiques sur les villages des ethnies "africaines", récupérer des terres. Or, après quatre ans de conflit, le bilan est désastreux pour les tribus arabes. Une grande partie des routes de migration sont coupées, soit par les rebelles, soit par des milices défensives de paysans, soit par d'autres groupes arabes hostiles.

Dans la plaine de Zeina, tous les coups sont permis. Un bon connaisseur de la zone explique : "Ici, tout le monde attaque tout le monde. Il n'y a pas pire." Après s'être fait voler des dizaines de véhicules, la plupart des ONG ont renoncé à se déplacer en 4 × 4, elles empruntent désormais les hélicoptères des Nations unies. "Chaque village, c'est un nouveau territoire. Chaque route, c'est un no man's land", résume un responsable humanitaire.




L'opprobre des janjawids frappe à présent l'ensemble des Arabes, dont la majorité a pourtant refusé de prendre part aux campagnes des écorcheurs du Darfour. "On nous prend tous pour des janjawids et des assassins", se plaint Hamid Aldowey Dabuk, un cheikh des environs de Zeila venu partager un peu de boule de mil avec son oumda. "C'est nous qui sommes censés avoir profité de la guerre ? Regardez comment nous vivons. Et l'aide internationale est dirigée vers les Africains. Pour les Arabes, il n'y a jamais rien."

Le voile d'infamie tendu par les janjawids sur leurs tribus a dissimulé le fait que les Arabes, eux aussi, ont été victimes de violences. On ignore le nombre de leurs enfants morts faute de soins ou d'une alimentation décente, combien de membres de leurs tribus ont été tués par les rebelles ou chassés de leurs terres. Le gouvernement, dont ils sont supposés être les alliés, les écrase de taxes, sans tenir ses promesses de rémunération. "La participation de certaines tribus, sous forme de contribution en hommes, devait se traduire par un certain nombre de compensations. Des terres, mais aussi de l'argent pour les morts et les blessés. Or le gouvernement n'a pas tenu ses promesses. Résultat, il devient de plus en plus difficile de recruter des miliciens parmi les Arabes", analyse un bon connaisseur du monde des tribus.

Alors, depuis 2006, des idées font lentement leur chemin dans les tribus, idées proches de celles des rebelles "non arabes". A la fin de l'an dernier, un premier groupe arabe armé antigouvernemental a fait son apparition au Darfour sud, dirigé par Mohammed Abdulrahman Musa, "Abu Sura", passé depuis en Erythrée pour y participer à une coalition rebelle antigouvernementale. Un second mouvement, le Front révolutionnaire du Soudan, au Darfour sud, réunit des membres de plusieurs tribus (Rizeigat, Habaniya Ta'yisha, Beni Halba), mais aussi des groupes "non arabes", tandis qu'au Kordofan voisin, des groupes se constituent dans l'ombre.

Nul ne peut deviner exactement ce que produira cette colère arabe qui monte. Un responsable de la tribu des Rizeigats, dans la capitale soudanaise, analyse : "L'élite, à Khartoum, a réussi à manipuler les Arabes, à les persuader qu'ils risquaient d'être exterminés. Ils en ont assez de se faire piéger. Partout, le mécontentement monte. Il faut s'attendre à un bain de sang. La véritable guerre au Darfour n'a pas encore commencé."