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Fosses communes et traumatismes: la peur au quotidien au Darfour

Cyberpresse Canada, 02 Juin 2007

Au Darfour, dans l'ouest du Soudan, les fosses communes rappellent que les exactions et la violence peuvent reprendre à tout moment. À peine couverts par une mince couche de poussière, des crânes et des ossements gisent au sol parmi des vêtements qui finissent de pourrir, battus par le vent dans un coin perdu de cette région située à la frontière avec le Tchad.

Un homme gratte la terre pour sortir les ossements. Concentré, Ibrahim, 42 ans, est au bord des larmes. Parmi les dizaines de fosses communes dans les environs, dit-il, certaines sont plus vastes et plus récentes que celle-ci. Mais il affirme qu'ici, ce sont les dépouilles de 25 de ses amis et voisins de son village qui sont enterrées.

Ces hommes ont été sortis de la prison de Mukjar, où certains furent exécutés à la hache, explique Ibrahim, qui partagea leur détention et qui montre ce charnier à un reporter et un photographe d'Associated Press, les premiers journalistes occidentaux à atteindre cette bourgade reculée du Darfour depuis plus d'une année.

Les survivants des violences dans l'ouest du Darfour craignent à présent qu'après quatre ans de conflit, le carnage ne reprenne.

Le gouvernement soudanais a récemment accepté l'envoi de 3000 soldats de l'ONU, une fraction des 22 000 prévus par le Conseil de sécurité en août dernier. Mais leur déploiement pourrait encore prendre des mois et les réfugiés de Mukjar vivent dans la peur que le gouvernement décide de se débarrasser des témoins gênants avant que les casques bleus n'arrivent.

«Il faut qu'ils viennent le plus vite possible, on est tous en danger», dit Ibrahim.
Les travailleurs humanitaires et ceux de l'ONU dans la région estiment à environ 35 le nombre de charniers aux alentours de Mukjar, une ville au coeur de la violence du Darfour. La majorité des preuves que détient la communauté internationale pour poursuivre des dirigeants soudanais pour crimes de guerre proviennent de cette zone.

Ibrahim et les autres personnes interviewées ont demandé que leurs noms de famille ne soient pas publiés, par peur de représailles. Leurs témoignages ne peuvent être vérifiés indépendamment, mais tous ont donné des éléments concordants, à l'image d'Ibrahim, qui a pu par exemple identifier neuf des personnes abandonnées dans la fosse commune, où il a emmené les journalistes d'AP.

De nombreuses descriptions étayent les documents que le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a rendus publics dans son enquête, concernant 51 accusations de crimes contre l'humanité et crimes de guerre, tous commis à proximité de Mukjar: meurtres massifs, tortures, viols.

Le procureur accuse l'armée soudanaise et leurs auxiliaires, des milices arabes nomades, les janjaweed (un nom qui signifie «démons à cheval» dans les dialectes locaux), de la majorité des crimes. Leur guerre contre les rebelles du Darfour s'est étendue à l'ensemble des populations noires de la région. C'est à présent la pire crise humanitaire internationale, avec plus de 200 000 morts et 2,5 millions de réfugiés depuis le début des combats en 2003.

La CPI a d'ores et déjà émis en mai dernier deux mandats d'arrêts internationaux: l'un contre un ministre du gouvernement soudanais, l'autre contre le chef suspecté des janjaweed dans la zone de Mukjar. Les crimes qu'il compte juger ont tous été commis à proximité, en 2003 et début 2004, quand les tensions latentes au Darfour ont dégénéré en bain de sang.

Ali Kushayb, le suspect désigné comme chef des janjaweed par la CPI, a récemment été limogé de son poste de chef de la «réserve de police centrale» à Mukjar, une force auxiliaire dont beaucoup disent qu'elle dissimule les janjaweed en leur donnant un semblant de légalité. Mais il a été remplacé par son adjoint, Addaif al-Sinah, que les villageois considèrent comme le chef des milices.

Ahmed Harun, en charge du Darfour au ministère de l'Intérieur à l'époque des massacres, est le second suspect de la CPI. Il est à présent ministre des Affaires humanitaires du gouvernement de Khartoum.

Mukjar donne un sombre avant-goût de ce que serait le Darfour si les forces gouvernementales s'emparaient de la région. Les fermiers des tribus africaines chassés de leurs villages vivent toujours dans la crainte, entassés dans un camp de réfugiés où ils survivent grâce à l'aide humanitaire, tandis que les tribus nomades contrôlent tout l'arrière-pays, menaçant tout Noir qui s'y aventure ou cherche à regagner son village.