Sauver Le Darfour dans le monde

Darfour : voyage au pays de la terreur

Le Point , 24 Mai 2007

Meurtres, viols, pillages se poursuivent dans cette région martyre du Soudan. Et les efforts de la communauté internationale semblent dérisoires face à l'immensité de la tragédie.

L 'homme arrive à dos d'âne sous un soleil de plomb. Il attache son animal et lui donne de l'herbe. Il se dirige vers une case pour y déposer son arme. « Regardez, c'est un fusil chinois » , dit-il en désignant un pictogramme gravé au-dessus de la détente.

Mohammed Izadein, 45 ans, est un colosse à la barbe fine, vêtu d'un uniforme propre et coiffé d'un keffieh. Il franchit une porte en tôle ondulée et s'assied sur le sol où traînent un étui de cartouches et trois matelas pouilleux.

Mohammed Izadein est un ancien Janjawid. Un de ces « cavaliers du diable » accusés de toutes les atrocités au Darfour, une région située dans l'ouest du Soudan (200 000 morts depuis 2003 et 2,5 millions de déplacés). Un de ces nomades arabes lancés dans d'impitoyables razzias contre les « Nègres »... Musulmans comme lui mais sédentaires. Bref, un milicien à la solde du régime de Khartoum.

Il y a trois ans, deux représentants du gouvernement soudanais sont venus le voir, lui et les membres de sa tribu, dans les montagnes reculées du djebel Marra. Dans leurs bagages : 500 kalachnikovs fabriqués en Chine, fidèle allié de Khartoum. Et la promesse de salaires. Mohammed se souvient de leur appel à la guerre : « Vous êtes des Arabes ! Les Noirs veulent vous prendre vos terres et vos bêtes. Protégez-vous ! »

Ce jour-là, Mohammed et les siens les ont crus. Ils ont fondu sur les villages ennemis. Massacrant, violant, pillant. Toujours selon le même scénario. « Les avions de l'armée bombardent durant deux jours. Ensuite, on attaque, raconte l'ex-Janjawid. On entre les premiers dans les villages, à chameau et à cheval. Et, si on rencontre de la résistance, les troupes gouvernementales prennent le relais avec leurs véhicules. »

Les exactions ? Mohammed se tait. « Je n'ai jamais tué », souffle-t-il. Sans évidemment convaincre. « Nous avons brûlé le village de Leiba, pas loin d'ici, mais il était vide. » Puis, après un silence : « J'ai vu six militaires violer une fille d'environ 14 ans. C'est tout... Les soldats font ce qu'ils veulent. » L'intéressé préfère évoquer « ses regrets pour tout ce qui s'est passé ». Et sa spectaculaire conversion. Car, depuis six mois, Mohammed Izadein a changé d'ennemis.

A la tête de ses 500 hommes, il combat désormais ses frères Janjawids... Aux côtés des rebelles. Par dépit. « Le gouvernement soudanais ne nous a jamais payés. Il ne s'est jamais occupé de notre éducation et de notre santé, j'ai donc rejoint le camp d'en face. » Et il n'est pas le seul. Dans le sud du Darfour, une douzaine d'autres tribus arabes ont aussi coupé les ponts avec Khartoum. Pour mieux rallier la rébellion ou agir à leur guise.

De quoi ajouter au chaos. Car la crise du Darfour développe ses métastases. Au point de devenir un conflit « mille-feuille ». « C'est une constellation d'insurrections locales où il est bien difficile de distinguer les bons des méchants », souligne Roland Marchal, l'un des meilleurs spécialistes de l'Afrique de l'Est.

Certes, les ferments de la violence sont toujours là. Il y a d'abord une lutte acharnée pour la conquête des terres fertiles, rendues plus rares par la sécheresse des années 80. Il y a ensuite la misère d'une province de 6 millions d'habitants, vaste comme la France et maintenue dans un état de sous-développement par le pouvoir central. Il y a aussi le rôle trouble des rebelles de tout poil qui font du Darfour leur sanctuaire pour déstabiliser le Tchad voisin ou la République centrafricaine.

Il y a enfin la grande peur du gouvernement soudanais. Celle de voir un jour les populations négro-africaines de l'ouest et du sud du Soudan faire front face à l'élite arabe. D'où l'urgence de mater le Darfour. Mais aussi d'y semer la discorde. Un jeu d'enfant pour Khartoum... La région compte une vingtaine d'ethnies et plusieurs centaines de tribus ! Le résultat est là : une bonne dizaine de factions rebelles s'entre-déchirent. Stratégie payante, donc. A un détail près : les autorités n'avaient pas prévu que des tribus arabes guerroieraient aussi entre elles ! Comme celles des Torjam et des Rezeigats, dont le dernier affrontement en mars a laissé soixante cadavres sur le champ de bataille.

« Ce n'est pas le Rwanda ! » Quant à l'accord de paix d'Abuja, signé en mai 2006 par le gouvernement, il n'a rien arrangé. C'est un chiffon de papier. « Les dirigeants soudanais sont très forts pour nous rouler dans la farine , soupire un haut responsable des Nations unies basé à Khartoum. Ça leur permet de marquer des points sur le terrain. » Le terrain, justement. « Arrêtons de parler de génocide, ce n'est pas le Rwanda ! » s'agace un expert militaire occidental. Sans doute. Le nombre de victimes recensées a diminué : quelques centaines par mois, contre plusieurs milliers auparavant. Il n'empêche. Les violences continuent. Avec une circonstance aggravante : « Les organisations humanitaires ont accès à des zones de plus en plus restreintes », admet Antoine Gérard, responsable de l'Office de coordination des affaires humanitaires. De fait, 900 000 personnes touchées par le conflit ne reçoivent toujours aucune assistance.

Pour mesurer l'insécurité, il suffit de se rendre à Nyala, dans le sud du Darfour. De contourner des monticules d'ordures envahis par les chèvres à la sortie de la ville et de longer sur 18 kilomètres une voie ferrée. Voici le camp de Kalma et ses 90 000 déplacés entassés ici depuis déjà quatre ans. Un camp dont on sort au péril de sa vie. « Les Janjawids sont tout autour ! lance Abdallah aux passagers d'un bus stationné près de la voie ferrée. Hier, quatre d'entre eux ont volé mon âne et m'ont emmené sur la colline là-bas. Ils ont voulu me tuer et m'ont seulement relâché au bout de quatre heures. »

Les milices arabes, toujours... Et leur stratégie de la terreur destinée à empêcher tout retour des déplacés. Des milices omniprésentes ? Non. Un coin du Darfour leur échappe : les montagnes du djebel Marra. Ici, à 1 500 mètres d'altitude, règnent les rebelles de l'Armée de libération du Soudan (SLA). Un groupe de 5 000 à 6 000 hommes décidés à combattre les troupes de Khartoum jusqu'au bout. Jusqu'au désarmement des Arabes et jusqu'à la disparition des camps.

Pour aller à leur rencontre, il faut cheminer à dos d'âne sur des sentiers caillouteux blanchis par la poussière volcanique. Au pied d'énormes pitons rocheux. Avant de découvrir, au fond d'une vallée, un jardin tropical peuplé d'orangers, de bananiers, de goyaviers. Et même une cascade cachée derrière la végétation. Un rebelle s'y baigne nu, son fusil pendu à une branche d'arbre. Deux autres, accroupis, découpent une mangue. Repos trompeur... Car, à une cinquantaine de kilomètres au nord, dans les environs de Derbat, les Antonov de l'armée soudanaise pilonnent depuis trois mois. Larguant une ou deux fois par semaine des fûts remplis de mitraille et d'essence. Des bombes artisanales à l'effet « hachoir » redoutable.

Le nid d'aigle de la SLA. La nuit avance. Et voici Columbine, première place forte de la SLA. Le général Elsadig Elzein Rokero, 33 ans, jadis ingénieur pétrolier et aujourd'hui combattant coiffé de dreadlocks, est assis sous un toit de paille. « J'envoie deux cents hommes en opération », dit-il. Il saisit un bloc-notes au sigle de l'Unicef et y consigne ses instructions ! Détaillant les armes nécessaires à la mission. « Notre armement vient du Tchad, précise-t-il sans relever la tête. Les Tchadiens sont nos amis. Ils savent que les Arabes veulent les envahir. »

Des coups de feu claquent, signal du départ du détachement. « Dans la montagne, personne ne peut nous déloger , poursuit Rokero, car les voies d'accès sont très limitées. Et les habitants nous informent dès qu'un inconnu pénètre dans le secteur. Même les soldats de l'Union africaine doivent nous prévenir vingt-quatre heures avant. Sinon, on leur tire dessus... En plus, vous avez vu, on ne manque ni d'eau ni de fruits ! » A son côté, un jeune éclate de rire sans raison, déjà enivré par l'alcool de dattes. Au petit matin, Rokero inspecte les cases. Les habitants le saluent longuement. Un vieil homme en djellaba blanche s'avance vers lui. « Je suis arrivé ici hier parce que les bombes frappent la montagne et font chuter les blocs de pierre sur mon village. J'étais un des derniers à partir. Je ne pouvais plus rester. »

Rokero enfourche son âne gris, baptisé Harry, plus grand que tous les autres. Direction : le nord. Son téléphone satellite relié à une boîte de piles ne cesse de sonner. « Pour éviter d'être écouté, je change de numéro tous les mois. » On l'informe qu'un groupe de femmes a capturé la veille au soir un « espion ». Un commandant issu d'une branche dissidente de la SLA, ralliée au gouvernement. « On le transfère à Guantanamo, dit-il en pointant du doigt une colline au loin. C'est là-bas, derrière le volcan, une prison réservée à nos détenus stratégiques. »

« Mais donnez des coups de bâton à vos bêtes, elles n'avancent pas ! » lance-t-il à sa suite. Apparaît enfin le village de Kuluburi et un camp de déplacés ; 4 300 personnes regroupées dans des abris de branchages. Oubliées des organisations humanitaires. Première surprise : il ne comprend que des femmes. Les hommes ? « Partis chercher de la nourriture », explique une occupante. En vérité, enrôlés dans les rangs de la SLA. Laquelle apporte en contrepartie sa protection aux nouveaux venus. La taxe des rebelles, en somme !

Il y a ici Acha, arrivée le mois dernier après avoir fui les combats de Derbat. Elle a vu surgir « des avions aux ailes bleu et blanc ». Le reste relève du carnage. Son mari et son père ? Tués. Son enfant de 5 ans ? Disparu. Quant à sa mère, elle a tenté de la récupérer en retournant au village. « Je savais qu'elle avait du mal à marcher. Je l'ai retrouvée brûlée dans sa case. Alors, je l'ai enterrée sur place. » Non loin de là, il y a aussi la jeune Adeja. Elle ignore son âge, mais pense avoir entre 15 et 17 ans. Et sourit tout le temps. Un matin, elle a vu arriver les Janjawids. Elle s'est cachée derrière une hauteur. Mais son bébé a pleuré. Quatre hommes l'on emmenée et l'ont violée dans une case. « Ils m'ont dit : "Tu es une esclave !" Elle hésite puis elle poursuit : « Ils ont ramassé de la terre et me l'ont jetée sur le sexe. Après ils sont partis. C'est ma soeur qui a forcé la porte. Et nous nous sommes évadées. »

Déguenillés mais bien armés. Avant de quitter les lieux, Rokero harangue la foule des déplacés. « Plus personne ne viendra vous effrayer ! On ne laissera pas Al-Qaeda entrer au Soudan ! » s'enflamme-t-il, toujours prompt à dénoncer le terrorisme international. Les ânes trottent à présent à travers une immense forêt de sapins. « Pour se cacher, c'est idéal », lance Rokero. Le village de Tora Tango est en vue. Le général retrouve là une soixantaine de ses hommes. Jeunes, parfois adolescents. La plupart en pantalons trop longs, chaussés de souliers sans lacets, du vernis sur les ongles de la main et une bouteille vide de Seven Up en guise de gourde, à la ceinture. Sans oublier les amulettes autour du cou : des dizaines de petits étuis de cuir renfermant des passages du Coran, censés protéger des balles.

En guenilles, mais tous bien armés. « Celui-là, je l'ai pris à un Janjawid que j'ai tué », dit l'un d'entre eux en exhibant son fusil. « C'est du matériel français. Très bon ! » dit un autre en faisant mine d'épauler son bazooka. Un homme coiffé d'un chapeau pointu, au sourire figé et au regard perdu, déambule parmi eux. « Lui, c'est la magie ! Il sait beaucoup de choses », dit un soldat. Coup de sifflet. Chacun se met en rang. « Une, deux, trois ! Garde à vous ! » La bande claque des talons dans un beau désordre. Puis retourne jouer aux cartes ou aux dominos.

Rokero est fier d'eux. « La dernière fois, on a tendu une embuscade à 140 Janjawids regroupés dans sept véhicules... On les a mis en déroute en cinq minutes ! » Peut-être. Mais les « cavaliers du diable » rôdent toujours...