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Louis Michel : "Ce que l'Europe fit, l'Afrique va le faire"

Commission Européenne , 18 Avril 2007

Madame, Messieurs les Ministres,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

L'événement qui nous réunit aujourd'hui et les conclusions que vous venez de décider me touchent à un point que seuls ceux qui me connaissent bien peuvent comprendre.

Quand nous nous sommes engagés avec le gouvernement belge dans une recherche obsédée et acharnée d'un processus de pacification de cette région, nous avons rapidement compris qu'il fallait placer vos relations bilatérales dans une perspective autre que celle qui consistait à gérer vos différents par la querelle, rhétorique ou armée.

J'ai aussi perçu que l'on ne sortirait durablement de tous ces malentendus qui préjudiciaient le bien-être des populations qu'en associant vos gouvernements et vos peuples à un projet d'envergure analysé en commun, défini en commun et concrétisé en commun. Chacun de vos pays devait trouver suffisamment d'avantages pour dépasser des différends ou des divergences dont les causes profondes ne vous étaient la plupart du temps pas directement imputables.

Vous le savez, je suis d'un pays qui a forgé une partie de son histoire au coeur de cette sous-région d'Afrique. Il est bon, toujours, d'avoir une lecture juste et honnête de son passé. Mais alors, ça doit être pour en nourrir une vision d'avenir. C'est fort de cette conviction qu'en 2001 j'avais convié à Bruxelles les ministres de vos pays pour leur proposer de redonner vie à une institution qui incarne aussi parfaitement les principes que je viens d'évoquer, à savoir la Communauté Economique des Pays des Grands Lacs.

Réunir au plus haut niveau les représentants de vos 3 Etats pour redonner vie à un concept aussi prometteur que celui qui consiste à partager des mêmes objectifs, des mêmes stratégies, une même foi et une même volonté, et ce afin d'offrir à vos 3 populations une véritable perspective de prospérité et partant de paix durable et de fraternité.

En mobilisant les esprits et les énergies sur des objectifs économiques, on les détourne des tentations velléitaires qui ne peuvent conduire qu'à l'appauvrissement et au malheur.

Je veux remercier les Ministres des Affaires étrangères et vos Chefs d'Etat et de gouvernement d'avoir rapidement perçu la perspective et le potentiel exceptionnel que ce concept peur représenter. Votre adhésion à cette idée de relancer rapidement cet instrument essentiel de développement relève d'une attitude visionnaire que je veux saluer.

Les échanges commerciaux, la valorisation de vos immenses capacités énergétiques, la vertébration infrastructurelle, la coopération scientifique et universitaire, la mise en oeuvre de nouvelles technologies, la consolidation d'une zone de libre échange, la liberté de mouvement et d'installation peuvent faire de cette sous-région une puissance économique qui pèsera ici et plus largement en Afrique.

Vous avez parfaitement identifié les acquis que vous avez en commun et la valeur ajoutée incomparable que vous pouvez en tire au bénéfice de vos Etats respectifs et de vos peuples.

La hauteur de votre ambition n'a d'égale que sa pertinence. Les grands donateurs multilatéraux et bilatéraux internationaux ne s'y trompent d'ailleurs pas. Ils suivent avec attention le processus dont vous initiez la relance aujourd'hui et sont prêts à mobiliser de moyens considérables pour que vous réussissiez ce formidable défi. La présence du Ministre De Gucht et d'Ambassadeurs européens témoigne de la mobilisation internationale en faveur de cette stratégie.

Pour ce qui concerne la Commission, et comme je l'avais annoncé en décembre à Nairobi lors de la Conférence des Grands Lacs, je suis en mesure de vous confirmer que nous avons décidé de consacrer rapidement un montant de 50 millions EUR pour financer un programme spécifique d'appui à cette Communauté Economique. 5 MEUR sont immédiatement mobilisables pour financer le renforcement structurel et les capacités techniques et logistiques du Secrétariat Exécutif et les Institutions de votre organisation. Ce financement doit aussi permettre rapidement l'instruction et les études de projets que vous jugerez prioritaires.

Je suis très impressionné de votre volonté politique forte de traduire cette démarche en actions, projets et programmes concrets. Vous avez déjà définis les priorités. Elles sont ambitieuses et réalistes. Ensemble, nous pouvons désormais élaborer techniquement les dossiers de manière à ce que vous puissiez procéder aux équilibres et aux arbitrages politiques entre vous.

J'ajoute que, au-delà de ces moyens additionnels, il vous est encore loisible d'utiliser la programmation du 10ème FED pour en amplifier la portée.

De la même manière, je vous rappelle que le Fonds Fiduciaire, qui entre en vigueur le 23 avril prochain, sera un instrument puissant pour augmenter et diversifier la capacité de financement des infrastructures d'interconnexion et de désenclavement.

La feuille de route que vous êtes en train d'élaborer devrait servir de cadre et de levier pour entraîner une multitude de donateurs complémentaires qui sentent bien que vos 3 pays et de manière quasi concomitante sont dans une dynamique vertueuse. Tous les trois, vous avez démontré à la communauté internationale que vous privilégiez des régimes démocratiques. Je ne suis pas de ceux qui se laissent décourager par quelques événements contingents ou par une impatience irréaliste. Depuis de longues années, j'ai pu accompagner vos efforts et compatir aux souffrances de vos populations. J'ai vu le chemin parcouru, dans des conditions incroyablement difficiles. Jugé dans la perspective historique, j'ose affirmer que peu de gouvernements furent capables de définir, de mettre en oeuvre, de construire des institutions nouvelles pour forger, pour la première fois depuis leur indépendance, des démocraties constitutionnelles. Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit. Je ne suis ni sourd ni aveugle. Je vois comme vous les faiblesses et les dangers.

Deux risques vous guettent à tout moment.

Le premier, c'est le temps qui joue contre vous. L'émergence démocratique dans vos pays a fait naître des espoirs incommensurables. Vos concitoyens aspirent à une vie meilleure, privés qu'ils furent de presque tout pendant des décennies. La ferveur qui a supporté cette dynamique démocratique peut nourrir l'illusion que tout est possible ici et maintenant. Leur impatience est palpable. Et tout responsable politique qui a exercé l'austère devoir du pouvoir sait que pour réaliser de grands desseins et des ruptures salutaires, il faut donner du temps au temps. La meilleure manière de faire oeuvre de pédagogie, de mon point de vue, c'est de faire participer la société civile à votre stratégie, pour qu'ils deviennent eux-mêmes les pédagogues du destin heureux que vous voulez pour elle.

Le deuxième risque, cela pourrait bien être l'impatience d'une communauté internationale qui projette trop souvent son jugement sur base de sa propre rationalité d'analyse et de ses propres critères de faisabilité. C'est la raison pour laquelle il me paraît essentiel d'avoir à son égard une véritable politique de dialogue et de communication.

Je pourrais vous parler d'un troisième risque. Ce risque, ce serait de retourner aux malentendus anciens, aux postures querelleuses. Mais je ne vous parle pas de ce risque parce que je n'y crois pas. Je ne veux pas y croire. Vous venez de trop loin. Vous savez la peine, les souffrances, les horreurs aussi que vos populations ont endurées. Vous savez les efforts que vous avez dû consentir, les incertitudes, les doutes et aussi les peurs que vous avez dû surmonter pour prendre des décisions politiquement difficiles. Vous savez que la démocratie et la paix sont les conditions nécessaires et quasi suffisantes du développement. J'ai l'intime conviction qu'il y a aujourd'hui à la tête de vos pays des hommes et des femmes qui veulent vraiment prendre date avec l'Histoire.

Madame, Messieurs les Ministres,

Excellences, Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

L'événement d'aujourd'hui n'est pas une initiative banale. Ce n'est pas une péripétie locale, ni même simplement sous-régionale.

Si cette aventure commune réussit, elle consacrera pour toujours un destin de prospérité et de paix pour vos trois pays. Bien plus, elle illuminera l'Afrique tout entière de sa force d'exemple, parce que vous aurez démontré ensemble, en partenaires, en frères africains, que l'optimisme de la volonté rapporte toujours plus que le pessimisme de la raison.

Lors des Grandes Journées Européennes de Développement, un Prix Nobel de la Paix africain a dit sa foi en une Afrique lumineuse, réconciliée avec elle-même, prenant son destin à bras le corps. Il a rappelé aux Européens que nous sommes, qu'il y a à peine 60 ans l'Europe était traversée de courants contradictoires, minée par des conflits de toutes sortes, sous la férule de régimes sordides, se nourrissant de nationalismes vulgaires, fondés sur l'exclusion, niant les droits élémentaires à des minorités, laissant la bête immonde et barbare pratiquer le racisme, le nazisme, le fascisme et l'exclusion. Et plus près de nous, le Mur de Berlin est tombé seulement il y a une quinzaine d'années, libérant les dizaines de millions d'être humains de l'abomination communiste et totalitaire. Je veux dire que les progrès que vous avez réalisés sont de nature exceptionnelle à l'échelle de l'histoire.

L'idée d'une Europe humaniste arcboutée sur des objectifs communs et de valeurs partagées prit réellement son envol sur les cendres et les drames de la Guerre Mondiale. Des hommes et des femmes de bonne volonté décidèrent alors - comme vous aujourd'hui - de donner un nouveau sens à l'Histoire humaine. L'embryon de ce qui allait devenir à la fois la plus grande puissance économique du monde et en même temps l'entité politique et multilatérale, actrice planétaire majeure du développement et de la solidarité. Ce furent trois petits pays qui en jetèrent les bases: la Belgique, les Pays Bas et le Luxembourg. Fondu dans un concept idéaliste d'une grande hauteur de vue, à la limite de l'utopie, presque naïf. Pourtant, leur commune conviction fut si forte qu'ils furent le noyau dur des 6 pays fondateurs qui allaient bâtir la grande Europe d'aujourd'hui. Aujourd'hui, ça représente un marché de plus de 500 millions de consommateurs, et une communauté d'hommes et de femmes de 500 millions de citoyens européens vivant au quotidien les vertus de la démocratie, de l'Etat de Droit, de la tolérance et d'une prospérité mieux partagée. Vous l'aurez compris: c'est Desmond Tutu qui traçait ce parallèle entre l'Europe et ce qu'il souhaite pour l'Afrique. Il terminait par ces mots: ce que l'Europe su faire, l'Afrique peut le faire. J'ajouterai moi que l'Afrique va le faire et que vous en serez les précurseurs. Je vous le souhaite fraternellement.