Sauver Le Darfour dans le monde

Marc Lavergne : ''Il y a un double jeu de la communauté internationale''

Le Figaro, 24 Novembre 2006

Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, est un spécialiste du monde arabe et de la Corne de l'Afrique.

LE FIGARO. - À quoi attribuez-vous l'impuissance de la communauté internationale au Darfour ?

Marc LAVERGNE.- C'est une question de volonté. Il est difficile de concevoir une opération militaire internationale dans une région éloignée, enclavée, et sans grand intérêt stratégique, surtout si elle doit se faire contre l'avis des autorités locales. On peut se poser la question du double jeu de la communauté internationale qui vote des résolutions qu'elle sait impossibles à appliquer. Par ailleurs, le Soudan n'est pas un pays isolé. Il a beaucoup d'amis, notamment dans le monde musulman, au nom de l'antiaméricanisme. Mais il peut aussi compter au sein du Conseil de sécurité sur le soutien de la Chine et de la Russie. C'est l'une des raisons pour laquelle aucune des résolutions prises depuis trois ans à l'encontre du Soudan n'a eu le moindre effet sur le terrain.

Comment cette crise a-t-elle pu à ce point dégénérer ?

Cette affaire aurait pu être réglée beaucoup plus tôt si, jusqu'à la mi-2004, l'ONU et les États-Unis n'avaient pas voulu ignorer la situation au Darfour pour protéger les négociations et l'accord entre Khartoum et le sud du Soudan. Or, avant cette date, le gouvernement soudanais bombardait et tuait des populations civiles au vu et au su de tous. La plupart des 200 000 à 300 000 victimes du conflit sont d'ailleurs mortes à ce moment-là et les camps étaient déjà pleins. Après il était trop tard.

C'est donc, au départ, un aveuglement volontaire...

On n'a pas voulu s'interroger sur la réalité du gouvernement soudanais. Ce pouvoir est celui d'une petite minorité d'islamistes et de militaires qui, se prétendant d'origine arabe, se considèrent comme supérieurs et dominent les autres communautés. Au Darfour, il a écrasé une fourmi avec un marteau, incendiant des dizaines de milliers de villages, car la révolte qui réclamait un meilleur partage des richesses le menaçait dans ses fondements. Il s'agissait d'éviter la contagion à d'autres provinces.

Pensez-vous que les Casques blancs de l'Union africaine, soutenus par les Nations unies, soient en mesure de protéger les populations ?

L'Union africaine n'est qu'un pis-aller ! L'ONU s'est déchargée de ses devoirs sur l'Amis, la Mission de l'organisation africaine. Le Soudan était de son côté prêt à accepter l'Union africaine, car, même avec l'aide d'experts de l'ONU, elle demeurera relativement inefficace. Cette inefficacité n'est d'ailleurs pas tellement liée à un manque de matériel, ou de professionnalisme. Certains contingents, notamment les Rwandais et les Sud-Africains s'acquittent très bien de leur tâche. Le problème est financier. Il a des « pertes en charge ». La majorité des soldats n'a pas été payée depuis trois mois, ils ne sont donc pas motivés.

Évoquez-vous la corruption ?

Très clairement. L'Union européenne, qui finance la plus grande part de l'Amis, a effectué un audit sur ce sujet. Ses résultats sont restés secrets...