Sauver Le Darfour dans le monde

Darfour : un défi pour l’Afrique et le monde

Afrique Renouveau, Vol.18#4 (janvier 2005), Page 3, 01 Janvier 2005

Malgré les accords de cessez-le-feu signés par le gouvernement soudanais et les deux groupes rebelles du Darfour, région de l’ouest du Soudan, les combats ont repris en novembre, ce qui met à rude épreuve les efforts déployés par l’Afrique et la communauté internationale en vue de trouver une solution pacifique au conflit. “Une situation chaotique se profile car le maintien de l’ordre n’est plus assuré”, a fait observer en décembre le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. “Malheureusement, l’optimisme suscité par les avancées sur le plan politique a été relayé au second plan par la régression observée sur le plan sécuritaire.”

Les pourparlers de paix, qui ont progressé début novembre, ont été ternis deux semaines plus tard par de nouveaux combats, lorsque l’un des groupes rebelles s’est brièvement emparé de la ville de Tawilla et a tué près de 30 policiers. Le Gouvernement a rapidement repris la situation en main en chassant les rebelles au moyen de bombardements aériens.

La guerre du Darfour a éclaté en février 2003 après des années de querelles au sujet des terres et de l’eau entre des groupes ethniques qui se définissent principalement comme “africains” ou “arabes”. Les deux principaux groupes rebelles, l’Armée de libération du Soudan et le Mouvement pour la justice et l’égalité ont accusé le gouvernement central de Khartoum de soutenir les éleveurs arabes dans les différends qui les opposent aux agriculteurs africains. La plupart des observateurs ont accusé les forces armées soudanaises ainsi qu’une milice progouvernementale, les Janjaouid, de la plupart des atrocités commises au cours de la guerre et notamment de l’assassinat et du viol de civils et de la destruction d’habitations, de puits et de récoltes.

Le conflit a déjà fait plusieurs dizaines de milliers de morts. Par ailleurs 2,3 millions de personnes environ, dont 1,65 million ont été chassées de leurs foyers, ont besoin d’une aide d’urgence.

Dans un rapport soumis en décembre au Conseil de sécurité, M. Annan a indiqué que l’insécurité persistera tant que le gouvernement ne commencera pas par désarmer la milice des Janjaouid comme l’a exigé le Conseil en septembre.

Le Ministre soudanais des affaires étrangères, Mustafa Osman Ismail, a répliqué que son gouvernement s’était efforcé “sans relâche” de remplir ses obligations envers l’ONU. Il a annoncé que les autorités soudanaises avaient reconnu coupables 12 membres de la milice Janjaouid et condamné trois d’entre eux à mort, avaient fait don de grandes quantités d’aide alimentaire, considérablement accru l’accès aux hôpitaux et aux centres de santé dans l’ensemble du Darfour et pris part aux pourparlers de paix en cours au Nigéria avec les deux groupes rebelles.

Les Africains prennent la situation en main

La crise au Darfour a fait l’objet de nombreux débats au sein de l’ONU et d’autres organisations internationales ainsi que d’associations de défense des droits de l’homme. Mais, assumant la plus grande part des responsabilités, l’Union africaine (UA), l’organisme politique officiel du continent, a décidé de parvenir à une solution et, pour ce faire, a organisé des pourparlers de paix et déployé une modeste mission de maintien de la paix afin de surveiller la mise en oeuvre des accords.

Le premier accord de cessez-le-feu conclu sous l’égide de l’UA a été signé à N’Djamena (Tchad) en avril. Toutefois, les mouvements rebelles ont tout d’abord refusé de signer les protocoles négociés visant à améliorer la situation humanitaire et la sécurité tant qu’un accord ne serait pas obtenu sur d’autres questions. Finalement, à la demande de l’UA, ils ont signé les protocoles avec le gouvernement début novembre à Abuja (Nigéria).

Sur le terrain, l’UA dirige aussi les efforts internationaux tendant au renforcement de la sécurité et s’est engagée à envoyer un total de 3 300 hommes, peut-être même de 5 000. En décembre, la Mission de l’Union africaine au Soudan disposait d’un peu plus d’une centaine d’observateurs militaires sous la protection d’environ 800 militaires. La mission a apporté de modestes contributions, en présidant notamment aux échanges de prisonniers et en récupérant les véhicules de secours volés.

“L’UA fait de son mieux”, a déclaré en décembre Alpha Oumar Konaré, le président de la Commission exécutive de cette organisation, face aux accusations portées par des associations de défense des droits de l’homme qui estiment qu’elle devrait faire davantage. “S’il est vrai que nous avons du mal à déployer rapidement des hommes sur le terrain, nous n’en sommes pas moins présents et nous offrons une aide.”

Les politologues africains font valoir que la crise au Darfour pose un problème important à l’Union africaine. Si l’Union ne peut pas contribuer au rétablissement de la paix au Soudan, “Nous mettrons longtemps à retrouver notre crédibilité”, a déclaré en novembre au Sudan Tribune un spécialiste des questions politiques à l’UA, M. Jean-Baptiste Natama.

“La crise au Darfour constitue une épreuve déterminante pour l’UA”, a reconnu M. Adam Thiam, porte-parole de l’organisation. Il a toutefois ajouté qu’elle “mettra encore plus à l’épreuve les partenaires de l’UA”. Les pays africains se sont engagés à fournir des troupes ; toutefois le matériel de communications, les moyens de transport, le carburant, les fournitures médicales et les ressources financières dont ils disposent ne suffisent pas à maintenir une force importante sur le terrain. “Nous ne pouvons en aucune façon nous en sortir sans l’appui financier de nos partenaires”, a estimé M. Thiam.

Une pénurie financière

Depuis des mois, la communauté internationale se dit prête à mettre fin aux souffrances que connaît le Darfour, et les Etats-Unis aussi bien que l’UE ont apporté un certain appui à la Mission africaine au Soudan. Sur les 44 millions de dollars nécessaires au maintien de la mission actuelle, l’UA avait, fin octobre, obtenu des annonces de contributions d’un montant de 31 millions de dollars, dont 26 avaient été effectivement reçus.

Même ce montant est minime par rapport aux 220 millions de dollars qu’il faudrait chaque année pour financer une mission élargie de plusieurs milliers d’hommes. “Il y a inadéquation entre la nécessité urgente de déployer des troupes et les moyens dont nous disposons pour financer cette opération”, a déclaré en octobre Ibrahim Gambari, Secrétaire général adjoint de l’ONU et Conseiller spécial pour l’Afrique. “Ce qui manque en fait, c’est cet afflux de capitaux.”

Cette opinion a également été exprimée par un diplomate occidental qui a parlé sous couvert d’anonymat à un journal américain. “Il nous faut davantage de personnes sur le terrain et si les [puissances occidentales] ne veulent pas être présentes, il nous faudra offrir un appui logistique et financier supérieur à celui que nous comptons offrir”, a-t-il indiqué. “Les pays d’Afrique sont prêts à s’atteler à la tâche. La question qui se pose est de savoir si c’est aussi notre cas. Les ressources que nous débloquons ne sont pas à la mesure de nos belles paroles.”

De strictes règles d’engagement

Non seulement la mission de l’UA ne dispose que d’un appui financier limité, mais elle opère aussi selon des règles d’engagement très strictes. Les soldats de la Mission africaine au Soudan ne sont habilités qu’à vérifier si le gouvernement et les groupes rebelles s’acquittent de leurs obligations liées à l’accord de cessez-le-feu de N’Djamena. Leur mandat ne les autorise pas à protéger les civils, ni à intervenir dans les combats ou à désarmer les belligérants.

Malgré ces restrictions, le Président du Rwanda, Paul Kagamé, a assuré que les soldats rwandais prenant part à la Mission africaine au Soudan interviendraient si des civils étaient menacés. “J’estime, a-t-il dit, que ça ne rime à rien d’assurer la sécurité des observateurs de la paix si on doit laisser mourir la population locale.”

Jusqu’à présent, le gouvernement soudanais a refusé d’envisager un élargissement officiel du mandat de la Mission africaine au Soudan et affirme qu’il améliore la sécurité par ses propres moyens et que des troupes étrangères ne feraient que compliquer la situation. Il a toutefois consenti à une augmentation du nombre de soldats de l’UA.

Les droits et la sécurité

L’action de l’UA au Soudan a pour toile de fond de virulentes critiques internationales à l’encontre des violations des droits commises par le gouvernement soudanais. Les autorités américaines ont qualifié ce qui se passait au Darfour de “génocide”, tandis que d’autres parlent de “nettoyage ethnique” ou de violations systématiques des droits de l’homme.

Fin novembre, l’Union européenne (UE) a présenté devant la Troisième Commission de l’Assemblée générale des Nations Unies, chargée des questions sociales, humanitaires et culturelles, une résolution condamnant les atrocités commises au Darfour. A l’initiative des représentants africains, une majorité de délégués ont décidé par vote de ne pas se prononcer sur le projet de résolution.

Les délégués du Groupe africain ont expliqué que malgré les violations des droits de l’homme indéniablement commises, ils n’approuvaient toutefois pas le principe de “deux poids et deux mesures” en vertu duquel seuls certains pays font l’objet de condamnations. Par ailleurs, le Groupe a souligné que l’UE n’avait pas consulté les médiateurs de l’UA, et avait ainsi dérogé au principe selon lequel les dirigeants politiques africains assureraient le règlement de la crise.

Le Représentant spécial du Secrétaire général pour le Soudan, le Néerlandais Jan Pronk, a signalé que des violations ont aussi été commises par les rebelles. Au lendemain de l’attaque perpétrée fin novembre à Tawilla par l’Armée de libération du Soudan, M. Pronk a mis les chefs rebelles en garde contre toute nouvelle provocation. “La communauté internationale va vous obliger à répondre de vos actes”, a-t-il déclaré. Il faut que ceux qui violent les accords de paix “entendent le même avertissement de toutes parts, avec la même force”.

A la mi-décembre, deux employés de l’organisme d’aide Save the Children, qui a son siège au Royaume-Uni, ont été tués dans le Sud du Darfour, apparemment par des rebelles de l’Armée de libération du Soudan. De nouvelles attaques du même type contre le personnel humanitaire pourraient compromettre les opérations de secours international, a averti M. Jan Egeland, chef du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies. Il a donc préconisé un renforcement de l’appui dont bénéficie la mission de l’UA en notant que la sécurité sur le terrain est essentielle si l’on veut sauver la vie des Soudanais.