Sauver Le Darfour dans le monde

L'unité du Soudan, une obsession égyptienne

Le Figaro, 18 Avril 2007

Le Caire revendique son influence dans l'acceptation par le Soudan de l'envoi d'hélicoptères de combat au Darfour.

AU CAIRE, on se félicite des nouvelles venant de Khartoum. Le président Omar el-Béchir a ouvert hier la voie au déploiement d'une mission « hybride » de maintien de la paix au Darfour en acceptant que des hélicoptères d'attaque, accompagnés de 3 000 Casques bleus, viennent renforcer les 7 000 hommes de la force africaine de maintien de la paix. Un début seulement, selon le sous-secrétaire d'État américain John Negroponte, en tournée dans la région. L'Égypte revendique une part du succès tout en s'inquiétant des pressions occidentales. « C'est au Soudan de décider ce qui est bon pour lui, dit l'ambassadeur Alaa al-Hadidi, porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Notre rôle est de parler aux deux parties. Nous avons transmis à l'Ouest les craintes des Soudanais, et nous avons dit aux Soudanais qu'ils ne pouvaient pas se contenter de dire non à toutes les demandes. »

Dans cette relation spéciale, le passé pèse lourd. Le Soudan a été sous domination égyptienne, en 1821, date de la première conquête du pacha Mohammed Ali, puis gouverné sous « condominium » avec la Grande-Bretagne de 1899 à l'indépendance, en 1956. L'Égypte avait alors proposé une union au nouvel État, sans succès. Depuis, Le Caire est régulièrement soupçonné d'osciller entre visées hégémoniques et partialité à l'égard du gouvernement soudanais.

Ces derniers jours, le président Moubarak a multiplié les avertissements au président tchadien Idriss Déby, dont les troupes ont pénétré au Darfour pour y affronter l'armée soudanaise. Le raïs égyptien a utilisé ses liens personnels avec Jacques Chirac pour lui demander d'utiliser son influence sur le Tchad. Selon une source tchadienne, l'Égypte serait allée jusqu'à rappeler la possibilité d'une intervention militaire, ce que l'on dément au Caire.

Ce regain d'activité semble vouloir rattraper les échecs du passé. L'Égypte a été écartée du précédent dossier soudanais, d'une importance capitale pour elle.

L'enjeu du Nil

Allié au Libyen Mouammar Kadhafi, Hosni Moubarak n'avait pas réussi à imposer sa solution dans l'accord entre Khartoum et les rebelles du Sud en 2003, conclu par les instances régionales africaines sous supervision américaine. La Libye et l'Égypte voulaient éviter le référendum d'autodétermination du Sud-Soudan, prévu à la fin du processus sen 2011. Dans le Sud encore plus qu'au Darfour, Le Caire poursuit son obsession : l'unité du Soudan. « Un Sud indépendant n'apporterait pas la stabilité, affirme le porte-parole. Cet État risquerait d'éclater lui-même sous les tensions tribales. »

Les autorités du Caire craignent pour le calme à leurs frontières, redoutent un nouvel afflux de réfugiés soudanais, qui seraient déjà au nombre de 3 millions dans une Égypte surpeuplée, et surtout s'inquiètent pour les eaux du Nil. Un Sud Soudan indépendant risquerait de mettre en danger l'accord de partage du flux du ­fleuve nourricier passé entre les États riverains. Le Caire « encourage le Sud à rester dans la nation » et joint le geste à la parole. Premier pays à ouvrir un consulat à Juba, l'Égypte a entrepris au Sud Soudan la construction de deux grosses centrales électriques destinées à alimenter les principales agglomérations, d'un hôpital de référence et de deux écoles techniques. Elle fournit également des formations aux fonctionnaires de la santé et de la gestion de l'eau.

L'enjeu est existentiel pour l'ancienne puissance coloniale. Hier, en visite au Caire, l'opposant soudanais nordiste Sadik al-Mahdi a rappelé la complexité des liens entre les deux pays. Dans une interview au quotidien al-Wafd, il reproche aux Égyptiens d'avoir « laissé le Soudan ouvert aux influences étrangères » tout en lui proposant « d'évoquer franchement les problèmes » en oubliant la conquête de 1821.