Sauver Le Darfour dans le monde

Comment le drame du Darfour a essaimé au Tchad.

Le Figaro, 07 Avril 2007

L'analyse de Pierre Prier, grand reporter au service étranger du Figaro.

Un massacre peut en cacher en autre : la mobilisation pour le Darfour ne doit pas faire oublier qu'un autre Darfour est en gestation, juste à côté, dans l'ex-colonie française du Tchad. Comme au Soudan, des groupes ethniques se font la guerre. Comme au Soudan, les combats opposent des « Africains » à des Arabes, tous tchadiens et tous musulmans. Comme au Soudan, les différents groupes s'arment, de plus en plus. L'ONG britannique Oxfam a été l'une des premières à évoquer un « nouveau Darfour ». L'expression est maintenant sur les lèvres de nombreux opposants tchadiens.

Les événements graves qui se déroulent au Tchad prennent leur source dans le conflit soudanais. La guerre au Darfour a, depuis longtemps, débordé au Tchad. Pour résumer une situation complexe, chacun des deux pays entretient des guérillas chez l'autre, et les laisse franchir la frontière dans un chassé-croisé d'horreurs. Le Tchad soutient sporadiquement l'un des principaux groupes armés « africains » soudanais, le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE), composé presque entièrement de Zaghawas, l'ethnie du président tchadien Idriss Déby. Il permet à ce mouvement, et à d'autres, de recruter ouvertement dans les camps de réfugiés soudanais installés au Tchad.

Le Soudan, ulcéré, a rétorqué en laissant ses milices de cavaliers arabes, les tristement célèbres djandjawids, procéder à des incursions au Tchad, au cours desquelles ils tuent et pillent dans les villages des ethnies « africaines ». Mais depuis quelques mois, une nouvelle phase paraît enclenchée. Les affrontements se déroulent de plus en plus entre Tchadiens, au nom des mêmes différences ethniques qu'au Soudan. Comme là-bas, cette nouvelle guerre est avant tout politique. Le contexte est celui d'une révolte contre le pouvoir en place. Le président Déby est menacé par une coalition de divers groupes politico-militaires animés pour la plupart par d'anciens ministres déçus. La coalition, dans laquelle les principales ethnies sont représentées, affirme combattre pour un gouvernement national. Elle jure vouloir mettre fin au cycle du malheur tchadien, qui a toujours vu une succession de groupes ethniques se succéder au pouvoir et en accaparer l'essentiel. La coalition se défend de rechercher la seule victoire militaire et envisage une période de transition, suivie d'élections transparentes.

Le kaléidoscope de l'opposition au président se complique encore quand l'on sait que le MJE, le mouvement soudanais soutenu par les armes puisées dans les magasins de la présidence tchadienne, est dans les meilleurs termes avec un frère du président Déby, en opposition larvée contre ce dernier. Face à cette réalité complexe, Idriss Déby accuse un groupe ethnique en particulier, celui des Arabes tchadiens. Représentant environ 25 % de la population, voire plus, ils sont présents dans l'un des mouvements rebelles. Les accusations présidentielles semblent se concentrer sur eux. Conscient de la résonance de cet argument en Occident, Idriss Déby, au cours d'une tournée récente dans l'Est, a accusé la population locale d'être « tous des rebelles, des djandjawids ». Il lui a reproché « d'applaudir » les cavaliers soudanais. Le président évoque une « islamisation par les djandjawids », dans une région où la quasi-totalité de la population est musulmane.

Dans l'est du Tchad, des milices sont constituées sur bases ethniques, au nom de « l'autodéfense ». Des heurts et des pillages ont lieu, exacerbant des rivalités, autrefois réglées par la palabre. L'amalgame entre Arabes tchadiens et Arabes soudanais met de l'huile sur ce feu qui couve. Certes, ce n'est pas encore le Darfour et ses massacres répétés, menés de concert par l'armée et les milices arabes, en réponse à une rébellion locale. Mais la recette, au départ, semble la même : une confusion de plus en plus grande, sur le terrain, avec des mouvements armés à but politique coincés dans des heurts identitaires.

À ce brouet délétère s'ajoute un ingrédient extérieur : l'armée française. En vertu, officiellement, des accords de défense passés avec le Tchad, le dispositif Épervier, dépêché jadis pour protéger le Tchad des intrusions militaires du colonel Kadhafi, envoie son avia-tion repérer les colonnes des rebelles tchadiens. Ces opérations ont lieu sans débat à l'assemblée, sans contrôle parlementaire. Elles procèdent de la décision du président de la République, tout comme les actions similaires qui ont lieu chez le voisin du sud, la Centrafrique. Il en fut toujours ainsi dans la « Françafrique », le curieux continent virtuel qui lie la France à ses anciennes colonies. Il avait son volet militaire, déposant les présidents qui avaient cessé de plaire, soutenant des régimes autoritaires, voire criminels comme au Rwanda.

Les fameux accords de défense cachent mal le fait du prince. Dans le cas du Tchad, il ne s'agit d'ailleurs que d'accords de coopération militaire. La France y agit à sa guise. Les forces françaises n'étaient pas intervenues quand Idriss Déby avait renversé son prédécesseur, pourtant chef d'État en place, mais qui avait cessé de plaire. Aujourd'hui, après avoir soutenu discrètement, à la fin des an-nées 1990, la rébellion nordiste de Youssouf Togoïmi, Paris veut sauver le soldat Idriss Déby.

Cette nouvelle guerre tchadienne sera-t-elle le chant du cygne de la Françafrique ? Les différents candidats à la succession de Jacques Chirac ont promis des relations plus saines avec les chefs d'État africains, et plus de contrôle des opérations extérieures. Mais ce dernier baroud risque de laisser des traces.