Sauver Le Darfour dans le monde

"Nous sommes attendus au Darfour"

Le Pelerin, 04 Avril 2007

Face à la catastrophe humanitaire qui frappe cette région du nord-ouest du Soudan (plus de 300 000 morts et 2,2 millions de réfugiés en trois ans), l'ex-ministre, fondateur de Médecins sans frontières, appelle les lecteurs de Pèlerin et tous les citoyens à se mobiliser.

Que se passe-t-il aujourd'hui au Darfour ?

On y meurt ! D'abord, parce que le gouvernement soudanais dirigé par Omar el-Béchir a décidé de ne pas défendre des populations sédentaires du Darfour : des Noirs musulmans. Ces derniers ont demandé à ne plus être traités comme des citoyens de seconde zone par un régime sous l'influence d'islamistes racistes et mafieux. Arabisants, les Soudanais du nord ont toujours méprisé les populations noires de l'ouest et du nord du pays. La tactique suivie par Khartoum est simple : envoyer des milices armées, les djandjawid, pour semer la terreur. Villages rasés, exécutions sommaires, politique de la terre brûlée, viols... sans compter les bombardements de l'aviation. En riposte, deux principaux mouvements armés se sont constitués : le MJE (Mouvement pour la justice et l'égalité) tenu par des islamistes et le MLS (Mouvement de libération du Soudan) dirigé par des musulmans modérés qui se battent pour l'instauration d'un Etat laïc. Cette guerre, commencée en 2003, a tué 300 000 personnes et a fait 2,2 millions de réfugiés.

A cela s'ajoute la difficulté pour les ONG à venir en aide aux populations. Elles sont attaquées et rançonnées par les milices progouvernementales ou par des bandes de malfaiteurs. Rien n'est fait pour protéger sérieusement les humanitaires. Ainsi, depuis le mois de décembre, la plupart d'entre eux ont dû quitter les camps de réfugiés du Darfour, laissant des centaines de milliers de personnes livrées à elles-mêmes, sans soins, sans nourriture et sans témoins gênants pour les criminels.

Le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté, le 31 août 2006, une résolution prévoyant d'envoyer 20 000 hommes pour sécuriser le Darfour. Or, cinq mois après, aucun casque bleu n'a foulé le sol soudanais. Pourquoi ?

Le président soudanais, Omar el-Béchir, s'est opposé à ce déploiement. D'autre part, peu d'Etats membres ont proposé d'envoyer des soldats, car ceux-ci seraient exposés au risque d'un affrontement direct avec les milices progouvernementales. D'autant que ces dernières sont armées, et bien armées par la Chine. Des soldats de l'Union africaine sont déjà présents au Darfour et je sais, de source sûre, qu'il y a d'autres pays qui sont prêts à engager des troupes, comme la Norvège. Personnellement, je pense que la première urgence est d'ouvrir des corridors humanitaires en direction des victimes. Il y a des hommes, des femmes, des enfants en danger de mort. Nous avons les moyens de venir à leur secours et de sécuriser les convois humanitaires. La France s'est honorée, en 1988 et en 1990, en faisant adopter par les Nations unies le principe du droit d'ingérence humanitaire. Le droit international permet donc le libre accès aux victimes, malgré les entraves politiques ou militaires !
D'où partiraient ces convois humanitaires ?

Du Tchad ou de Centrafrique. Si nous arrivons, par cette pétition, à créer une large mobilisation pour conduire la France à s'engager vivement auprès de l'ONU en ce qui concerne l'ouverture de ces corridors, je m'engage personnellement à convaincre le président tchadien Idriss Déby d'accepter que son pays serve de base arrière pour l'aide internationale. Si nous n'aidons pas les populations du Darfour, le Tchad et la Centrafrique seront aussi déstabilisés par l'arrivée en masse des réfugiés. La catastrophe prendra alors une dimension complètement folle et ingérable.
Cet appel est soutenu par les représentants des principales religions présentes en France. Que pensez-vous de cette mobilisation ?

Elle est formidable. Mais si ce n'est pas suffisant, pourquoi ne pas essayer, symboliquement, de lire notre appel dans tous les lieux de culte en France, le même jour ou la même semaine. Ce geste ne serait pas sans effet ! J'en ai discuté à la suite d'un débat télévisé avec plusieurs représentants religieux. Ils étaient tous partants pour mener une telle opération. Reste à engager les responsables hiérarchiques. Leur présence parmi les signataires montre que cela est possible.

Vous lancez votre appel en reprenant les termes utilisés par l'Abbé Pierre en 1954. Une manière de poursuivre son combat ?

effectivement, je pense beaucoup à l'Abbé Pierre en ce moment. J'ai pleuré, nous avons été très nombreux à pleurer sa disparition, il y a deux semaines. L'hommage national, la veillée de Bercy, la messe à Notre-Dame de Paris furent de grands moments. Mais quel sens auraient donc ces belles manifestations si elles ne nous conduisaient pas à nous soucier encore plus du sort des autres ?
Je suis désemparé par notre difficulté à tirer les leçons des tragédies que nous avons connues ces dernières années. Enfin, après l'ex-Yougoslavie, après le Rwanda, comment peut-on encore rester passif devant les crimes de masse de notre temps ? Est-ce à dire que nous n'apprenons rien ? Je ne veux pas le croire. Ensemble, nous pouvons améliorer un peu le sort de nos contemporains. Nous aurons au moins essayé de faire ce qui était en notre pouvoir, compte tenu de nos moyens, là où nous étions. Mais place à l'action. Nous sommes attendus au Darfour. Nombreuses sont les vies à sauver. L'Abbé, s'il était encore en vie, viendrait avec nous, malgré son âge. Faisons-le en sa mémoire.