Sauver Le Darfour dans le monde

La crise du Darfour est éclipsée mais pas oubliée

Ips, 09 Septembre 2005

WASHINGTON, 9 sep (IPS) - Un an exactement après que l'administration du président américain George W. Bush a qualifié de ''génocide'' la violence en cours au Darfour, au Soudan, des activistes ont déclaré, à Washington, que le président avait été incapable d'aller jusqu'au bout avec un effort soutenu pour apporter de l'aide aux victimes.



Réunis dans le Parc Lafayette juste en face de la Maison Blanche jeudi, plus de 100 activistes ont pris note de l'anniversaire et demandé à la communauté internationale de fournir d'urgence une protection pour quelque 2,5 millions de personnes qui ont été déplacées et laissées sans abris par les attaques continues des milices arabes -- soutenues par le gouvernement -- contre la population africaine, dans la province la plus à l'ouest du Soudan. ''Au moment où les Américains se démènent pour s'attaquer au manque de leadership du président sur le plan intérieur après les conséquences horribles de l'ouragan Katrina'', a indiqué Salih Booker, directeur de 'Africa Action', ''nous devons également condamner le manque de leadership politique du président sur le front international, où il n'a pas pu agir pour arrêter le génocide en cours au Darfour, et où le nombre de victimes continue d'augmenter''.

Africa Action, qui a publié jeudi une pétition signée par près de 100.000 personnes demandant à Bush ''de prendre toutes les mesures nécessaires'' par l'entremise des Nations Unies pour envoyer immédiatement une force multinationale d'intervention avec un mandat pour protéger les civils au Darfour, a été rejoint par les dirigeants de plusieurs dénominations religieuses, y compris le 'American Jewish World Service' (le Service mondial des juifs américains), le 'Evangelical Lutheran Church of America' (l'Eglise évangélique luthérienne d'Amérique), et le Conseil national des églises ainsi que l'Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP), entre autres.

Alors que certains observateurs ont dit que la violence a quelque peu diminué ces derniers mois, le nombre de victimes au Darfour depuis le début du conflit, il y a deux ans et demi, a continué d'augmenter et est maintenant estimé entre 300.000 et plus de 400.000. De récents rapports ont également indiqué une hausse des agressions sexuelles contre les femmes et les filles dans plusieurs camps où le gros de la population africaine au Darfour a été déplacé.

L'Union africaine (UA) a maintenant déployé -- avec l'assistance dans la logistique et le transport des membres de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) comprenant les Etats-Unis -- à peu près 5.500 hommes au Darfour pour surveiller la situation là-bas, et ils manquent toujours d'un mandat de l'ONU pour protéger les civils.

Par ailleurs, l'UA a annoncé cette semaine qu'elle suspendait les déploiements supplémentaires pendant au moins trois semaines à cause du manque de kérosène, rendant ainsi irréalisable son objectif d'avoir 7.500 hommes sur le terrain d'ici à la fin de ce mois. Des activistes ont souligné qu'une force beaucoup plus importante est nécessaire pour couvrir une région faisant à peu près l'équivalent de la France ou de l'Irak.

Les activistes craignent également que l'attention médiatique donnée actuellement à l'ouragan Katrina, ainsi que le conflit en cours en Irak, ne fassent qu'il soit plus difficile de parler beaucoup de la situation au Darfour.

Une étude publiée en juillet par le 'Genocide Intervention Fund' (Fonds d'intervention sur le génocide - GIF) a révélé que des chaînes nationales et des stations de télévisions par câbles américaines avaient consacré plus de 50 fois plus de couverture au procès de Michael Jackson pour agression de mineur qu'elles ne l'avaient fait à la violence au Darfour. De plus, lorsque le GIF a préparé par la suite une annonce publiant ces conclusions, les chaînes ont refusé de la diffuser.

''Nous sommes confrontés à un nouveau défi, en particulier avec les suites choquantes de Katrina, celui d'amener les médias à focaliser leur attention sur le Darfour'', a déclaré Ann-Louise Colgan, directrice adjointe de Africa Action. ''Mais Katrina met en lumière la vulnérabilité commune des gens dans ce pays et dans le monde entier. Pour cette raison seule, nous devons nous focaliser à nouveau sur le Darfour, où le crime ultime contre l'humanité continue de se dérouler en toute impunité''.

''Il est inacceptable que nous restions sans rien faire pendant que des gens meurent'', a souligné Robert Edgar, secrétaire général du NCC. ''Ceci est vrai aussi bien dans le Deep South (le Sud profond) ou au Darfour, au Soudan. Ce génocide est l'une des plus grandes horreurs de notre temps et nous exhortons les hommes de conscience partout à agir maintenant avant que les événements ne nous forcent un jour à devoir confesser notre péché de négligence et de complicité''.

Il y a un an que Bush a publié un communiqué de presse reconnaissant qu'un génocide se déroulait dans le Darfour et que le secrétaire d'Etat d'alors, Colin Powell, a attesté que le gouvernement soudanais et sa milice mandataire en portaient la responsabilité.

Neuf jours plus tard, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté une résolution pas assez forte, parrainée par les Etats-Unis, qui pressait Khartoum de mettre fin à la violence, mais n'imposait pas de mesures énergiques au cas où le régime ne s'y conformerait pas.

En novembre, le Conseil de sécurité, sur insistance de Washington, a voté une autre résolution autorisant la mission de l'UA, mais une fois encore manquant de menacer ou d'imposer des sanctions pour le non-respect.

Depuis lors, Washington a intensifié son soutien à l'opération de l'UA, mais a refusé de prendre des mesures plus énergiques, citant en privé ses craintes selon lesquelles une approche plus agressive serait rejetée par veto par la Chine, qui a d'énormes investissements dans l'industrie pétrolière du Soudan, et pourrait faire avorter un accord de paix entre Khartoum et un mouvement rebelle de longue date dans la partie sud du pays.

Mais certains critiques ont indiqué que d'autres motivations pourraient être également à l'œuvre. La visite secrète à Washington, en avril, du chef des services secrets du Soudan, le général de division Salah Abdallah Gosh, qui aurait été cité dans un rapport de l'ONU comme l'un des principaux auteurs de la campagne du gouvernement contre le Darfour, laissait supposer que la coopération de Khartoum dans la lutte de Washington contre le terrorisme avait renforcé sa position à Washington. Cette estimation a été appuyée par des pressions ultérieures de la Maison Blanche sur le Congrès pour qu'il mette sur la touche une loi destinée à accroître les pressions sur le Soudan afin de l'amener à mettre fin à la violence dans le Darfour.

Malgré plusieurs voyages au Darfour durant l'été, y compris celui effectué en juillet par la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice, et la nomination de Roger Winter, un haut responsable de l'USAID, connu pour ses opinions sceptiques au sujet de la bonne foi de Khartoum, en tant qu'envoyé spécial au Soudan, l'administration a fait très peu ou rien du tout pour réduire les suspicions des activistes du Darfour et montrer qu'elle désire payer un capital politique et diplomatique supplémentaire pour s'assurer que le Soudan se conformera totalement aux exigences du Conseil de sécurité ou à ses propres promesses de maîtriser les janjaweed et d'apporter une sécurité suffisante aux déplacés afin de leur permettre de récupérer leur maisons et villages.

''Nous demandons au président Bush, un an après qu'il a reconnu le génocide au Soudan, de prendre des mesures décisives et efficaces pour 'mettre fin à la violence qui brutalise des civils innocents au Darfour '', a déclaré David Rubenstein, coordonnateur de la Coalition Sauver le Darfour, qui comprend 134 organisations membres auxquelles appartiennent 130 millions de citoyens américains.