Sauver Le Darfour dans le monde

Le cri de colère de Bernard-Henry Levy.

Paris Match, 16 Mars 2007

Sur plus de 400 kilomètres, à travers des contrées vidées de leurs habitants et désertifiées, j’ai vu l’horrible travail des janjawids, les cavaliers du diable qui pillent, torturent, décapitent et, littéralement, brûlent la terre.

Voilà. Cela recommence. Je ne sais pas – et, d’ailleurs, vu le manque d’images et la pénurie d’observateurs, nul ne le saura avant longtemps – s’il faut parler de 200 000, 300 000, voire déjà 400 000 morts. Mais ce que j’ai vu là, au Darfour, pendant ces quelques jours passés dans la compagnie d’une colonne rebelle de la S.l.a., l’armée de guérilla en lutte contre le régime islamiste de Khartoum, ce que j’ai vu, sur place, de mes yeux vu, au cœur de ce qui deviendra, si nous ne faisons rien, le premier génocide du XXIe siècle, passe à la fois l’imagination, l’entendement et les limites de ce qui peut être toléré par une humanité civilisée.

J’ai vu des villages brûlés, sur des centaines de kilomètres : plus âme qui vive ; plus trace de présence humaine ; juste des grands cercles de cendres, des restes de sommier de fer tordus par les flammes ; une chaussure d’enfant ; un fragment d’assiette ; ou, une fois, miraculeusement épargné par les flammes, un bout de carte d’électeur dont on ne pouvait lire, comme dans un roman de Modiano, que les premières lettres du nom.

BHL dans le village de Loukoubeki, au nord de la frontière tchadienne, dévasté en décembre dernier par les janjawids. Ils brisent les jarres qui contiennent les céréales, brûlent les cases, violent et éventrent les femmes avant de s’enfuir avec les troupeaux le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

J’ai vu, de Bahai à Beirmezza, sur un peu plus de 400 kilomètres, à travers ce Darfour vidé de ses habitants, désertifié, l’horrible travail des janjawids, ces miliciens à cheval, ces cavaliers du diable, qui vont par centaines, parfois milliers, de plus en plus souvent appuyés par des blindés de l’armée régulière soudanaise, et qui pillent, incendient, torturent, décapitent et ne s’en vont que lorsqu’ils ont, littéralement, brûlé la terre.

J’ai vu enfin – c’est peut-être plus révoltant encore – de pauvres hommes et femmes faire face à tant de cruauté avec des armes de fortune, défendus par une armée de va-nu-pieds, et dans un état de solitude, de délaissement absolu, dont je n’ai connu pareil exemple qu’il y a quatorze ans en Bosnie ou, un peu plus tard, au Rwanda.
Alors, tout le monde sait cela naturellement.

Cette tragédie, dont je porte témoignage, la communauté internationale en est parfaitement informée. Notre pays, la France, a déployé au Tchad voisin, sur la frontière, des satellites d’observation qui pourraient être plus nombreux et, surtout, plus performants mais qui, enfin, sont là, qui fonctionnent et qui permettent à nos soldats d’être avertis en temps réel d’une part de ces exactions.

Pire : nous savons, à peu de choses près, comment faire pour stopper le carnage ; nous savons que le Soudan est vulnérable à une pression financière sur ses avoirs à l’étranger ; nous savons que des pressions économiques, notamment sur le pétrole dont il est producteur, suffiraient à le faire réfléchir ; nous savons qu’il n’a qu’un allié sérieux, la Chine, et que, sur la Chine, nous disposons d’un argument de poids : « Vous cessez de soutenir ces assassins ; vous cessez de bloquer, au Conseil de sécurité des Nations unies, toutes les résolutions portant création d’une force d’interposition ; ou bien c’est nous qui, en 2008, boycotterons ces Jeux olympiques auxquels vous tenez tant mais qui seraient les Jeux de la honte et du sang. »
C’est cette position que, en France, l’on attend de Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et François Bayrou.

Une grand-mère et sa petite-fille souffrant de malnutrition. Cette famille a eu la chance d’atteindre l’hôpital du camp tchadien de Djebal, supervisé par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

C’est ce langage que s’honorerait de tenir, avant la fin effective de son mandat, le président sortant, Jacques Chirac.

Et c’est, j’espère, ce qu’eux ou leurs représentants viendront dire, ce mardi 20 mars, au Palais de la mutualité, à Paris, où, avec d’autres, je viendrai livrer le détail du témoignage.

En attendant, il faut que, comme aux Etats-Unis, l’opinion se mobilise.
En attendant, il faut que se réveillent tous ceux qui disent n’avoir « pas eu le temps » de voir venir le génocide-éclair du Rwanda mais qui, depuis quatre ans qu’un scénario analogue se reproduit au ralenti dans cet autre pays d’Afrique, ne bougent pas davantage.

En attendant, oui, il faut que se retrouvent les centaines de milliers de Français, de toutes confessions et de toutes origines politiques ou intellectuelles, qui, au moment de la guerre de Bosnie, firent pression sur leurs dirigeants – et, à la fin, avec succès ! – pour qu’ils rompent avec leur politique d’indifférence et d’apaisement.

Là non plus, nul ne pourra dire : « On ne savait pas. »

Là aussi, c’est l’opinion qui a, entre ses mains, le destin d’un peuple à l’agonie – et donc, que nous le voulions ou non, l’idée de l’humain que nous transmettrons à nos enfants.