Sauver Le Darfour dans le monde

Massacres au Darfour : Les survivants témoignent

Le Nouvel Observateur, 15 Mars 2007

Ils ont échappé à des viols, à des tortures, à des tueries. Ils ont laissé derrière eux des villages brûlés pour s’entasser dans de gigantesques camps où Sara Daniel et le photographe Stanley Greene les ont rencontrés. Ils racontent l’enfer. Plus de 200 000 morts, 2,5 millions de déplacés. Depuis quatre ans, une terrible guerre contre les civils, menée par le régime soudanais et ses milices, sévit au Darfour. Jusqu’ici, les résolutions des Nations unies sont restées lettre morte. Aujourd’hui, le conflit s’étend au Tchad et à la République centrafricaine. La Cour pénale internationale a engagé des poursuites pour crimes contre l’humanité. Mais les grandes puissances n’ont pas réussi à se mettre d’accord pour envoyer des casques bleus. Peur d’un « nouvel Irak », intérêts pétroliers, crime d’indifférence ? En France, quelques voix s’élèvent, dont celle du Collectif Urgence Darfour dont nous publions l’appel lancé aux gouvernements européens. Ses signataires expliquent pourquoi il faut se mobiliser pour cette tragédie oubliée. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas.

C'est un village des confins du monde, posé sur un désert jaunâtre qui ne figure pas sur les cartes des atlas. Une désolation ocre où une centaine d'hommes tentent de survivre dans la lumière crue des régions invariables. Bahaï, perdu dans l'immensité plane de l'Ennedi, est né sur la frontière, longue d'environ 550 kilomètres, qui sépare le Tchad du Soudan. Posé sur une rivière de sable qui unit les deux pays et ne les sépare que trop brièvement pendant la saison des pluies, Bahaï n'était connu jusqu'alors que des caravanes de marchands libyens qui venaient vendre leurs denrées aux nomades faisant paître leurs troupeaux entre les frontières.
Mais dans ce rien immense s'est dressée depuis trois ans une ville de tentes qui s'agitent dans le vent glacé avec un claquement de voiles. Un campement du Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés, avec ses rues de sable et ses blocs, qu'arpentent des femmes graves qui portent des enfants dans les replis de leur tunique, et des hommes, plus rares, trop vieux ou trop malades pour continuer à se battre.

Ils sont 26 000 réfugiés venus de l'ouest du Soudan. Ils ont fui les massacres, les viols et la politique de terre brûlée planifiée par le gouvernement soudanais, exécutée par ceux qui incarnent désormais pour eux le Mal : les janjawids, des milices à cheval recrutées par le régime soudanais parmi les bergers arabes attirés par la promesse de biens à voler, de pâturages à s'approprier. Chassés par ces « cavaliers du diable » de leur cher Darfour, ils se sont retrouvés là, plantés au milieu de ce nulle part où même les ânes ont l'air de bêtes mortes étendues dans des poses épuisées.

Dans cette prison à ciel ouvert où le désert dresse des murs invisibles autour des tentes qui disparaissent petit à petit sous le sable, on croise une femme, toujours choquée par l'attaque de son village, qui hurle et se débat contre le vent. On rencontre un homme qui a perdu l'esprit attaché par la cheville à un piquet, une écuelle d'eau devant lui. Chacun a une histoire terrible à raconter. Une cicatrice de balle ou de couteau à montrer. Un viol à taire. Des mères, malades de ne pas savoir, cherchent leurs enfants enlevés par les janjawids en envoyant des lettres comme des bouteilles à la mer dans tous les camps de réfugiés du Darfour. L'espoir a déserté ces naufragés du désert.
Terribles récits des rescapés de cet Oradour soudanais. Comme celui d'Abdel Karim, un marchand de 85 ans, qui se souvient de ce matin où les janjawids sont entrés dans son village d'Arouala. Ils étaient une cinquantaine, arrivés dans des Jeep, sur des chevaux ou des dromadaires. L'un d'entre eux s'est approché de lui et lui a demandé où étaient ses enfants. «Je leur ai répondu qu'ils s'étaient enfuis. Que, moi, j'étais trop vieux pour partir, et qu'ils me tuent si c'est ce qu'ils voulaient. Ils m'ont crié que tous les Fours devaient être supprimés, et puis ils m'ont tiré dessus.» Abdel Karim s'est mis à crier de douleur, c'est alors qu'il a reconnu un des chefs de ces janjawids, Ale Kocheb, un Arabe d'une tribu des environs. Il a essayé de l'appeler au secours, mais celui-ci l'a frappé avec la crosse de sa kalachnikov pour le faire taire. «Ensuite, ils m'ont jeté dans ma boutique et ils y ont mis le feu.» Abdel Karim, qui porte les stigmates de son calvaire, les traces des balles, le corps mutilé, l'oreille brûlée, n'est pas mort ce jour-là. Mais il a assisté au massacre de tous ceux qui étaient restés au village. Malgré son supplice, il a vu le terrible spectacle de ces bébés attachés sur le dos de leur mère et criblés de balles. Au même moment, sa nièce, Aoua, faisait paître ses animaux le long d'une rivière.

Aujourd'hui, la jeune femme de 28 ans raconte, les yeux baissés, son calvaire. Ses mollets, que laisse entr'apercevoir sa longue tunique bleue, sont si graciles qu'on dirait qu'ils vont se briser : «C'était un lundi à 11 heures. Quatre janjawids habillés en treillis m'ont attrapée. Ils m'ont planté un couteau dans la jambe, et puis ils m'ont violée, l'un après l'autre. Mon mari ne m'a retrouvée que le soir. J'ai été malade pendant trois ans. Tout mon corps était douloureux.» Aoua pense sans cesse à ses quatre frères, morts au village ce jour-là alors qu'ils étudiaient leurs leçons, à ses parents, qui ont trouvé refuge dans un autre camp au Darfour...
Dans le camp de Bahaï, la plupart des rescapés pensent qu'ils ne reverront jamais leur village. «Mais, malgré cette certitude, c'est notre souhait le plus ardent», explique dans un anglais choisi Ismaël, un professeur de lycée, très digne dans sa tunique blanche, qui, depuis son exode, fait la classe aux enfants du camp. La tente de l'école, c'est le seul endroit où l'on croise encore des regards qui brillent. C'est la première des revendications des jeunes : avoir accès à l'enseignement supérieur.

Ici, dans le sable et sur de mauvaises ardoises, on forme des pleins et des déliés, on résout des équations avec rage, comme si sa survie en dépendait. On se surprend à espérer à nouveau en regardant ces petites filles qui récitent leurs leçons avec une application enthousiaste. Beaucoup d'entre elles viennent de la région de Tawila, où les janjawids se sont livrés à des viols collectifs dans les écoles primaires...
Et puis ici, jusque dans ce bout du monde que personne ne convoite, la guerre a fini par rattraper les rescapés du Darfour. Et les survivants ne savent plus ce qu'ils doivent redouter le plus : leurs souvenirs ou les Antonov du régime de Khartoum, qui larguent parfois leurs bombes sur les rebelles soudanais qui se sont installés aux confins du camp. Les insurgés, eux, lancent régulièrement leurs offensives de l'autre côté de la frontière de sable, au Soudan. Au cours du dernier affrontement, ils ont défait six soldats de l'armée soudanaise, que l'on soigne à l'hôpital de Bahaï. Blessés par des rebelles dans cette zone grise de la frontière, ils ne sont pas vraiment des prisonniers de guerre, et le gouvernement du Tchad s'est engagé à les renvoyer à Khartoum lorsqu'ils seraient guéris. Un des soldats confie son désarroi devant ses camarades, indignés par son repentir.

Soudain, il interrompt la partie de cartes qui se joue sur son lit et murmure doucement, les yeux dans le vague : «Ce que nous avons fait à nos frères du Darfour, c'est terrible. Que Dieu me pardonne...»
Car voilà quatre ans que le président soudanais envoie ses soldats et ses phalanges de janjawids décimer les familles et brûler les villages des trois Etats du Darfour, une province de l'ouest du Soudan vaste comme la France, peuplée de 6 millions d'habitants. Azedine, un jeune garçon qui a rejoint la rébellion contre le régime de Karthoum à l'âge de 12 ans, explique que la guerre du Darfour a éclaté au début de l'année 2003, lorsque les rebelles de l'Armée de Libération du Soudan (ALS), d'ethnies masalit, four et zaghawa, indignés de voir le sous-développement de leur région comparé à la richesse de la capitale soudanaise, ont décidé de se soulever contre l'ostracisme dont étaient victimes les Africains de souche. Un jour, près de la mosquée de son village, quelqu'un lui glisse entre les mains le « livre noir », le manifeste de la rébellion. Le document explique comment les trois tribus arabes des bords du Nil ont confisqué le pouvoir et les richesses du Soudan. Le pamphlet met des mots sur sa frustration, et Azedine prend les armes. Avec une certaine audace, les zapatistes soudanais lancent l'assaut contre l'aéroport d'El-Fasher, la capitale du Darfour septentrional, et tuent près de soixante-dix militaires soudanais. C'est le début de la terrible répression du Darfour. Le président du Soudan, Omar Hassan el-Bechir, qu'un putsch a porté en 1989 à la tête de l'Etat, arme des phalanges tribales, les janjawids, dont il s'est déjà servi contre la rébellion du sud du Soudan. Car l'histoire de la guerre du Darfour est d'abord celle d'une répression toujours recommencée par le pouvoir central contre un soulèvement régional.

Les « cavaliers du diable » s'exécutent : ils violent, massacrent et empalent avec un zèle terrible ceux qu'ils appellent les zuruq, les « nègres », ou abid, les « esclaves ». Malgré cette terminologie raciste, Azedine, le jeune rebelle, ne croit pas que ce déchaînement incroyable de violence s'explique par les tensions ancestrales qui existent entre les pasteurs arabes et les paysans africains pour l'accès à l'eau et aux pâturages. Selon lui, les janjawids sont manipulés par Khartoum, qui joue des tensions ethniques pour mater la rébellion. Mais le président soudanais maîtrise-t-il encore sa créature ? Il n'est pas sûr qu'il ait encore aujourd'hui les moyens de désarmer les janjawids, qui mènent littéralement la politique de la terre brûlée dans toutes les provinces du Darfour, et désormais jusqu'au Tchad voisin.
200 000 morts et 2,5 millions de déplacés, selon l'ONU : la Cour pénale internationale a recensé «51 chefs de crimes de guerre contre l'humanité et crimes de guerre présumés» commis dans l'ouest du Darfour.

Comme à Bahaï, où les rescapés de Tawila disent les viols de centaines de petites filles de l'école primaire des villages de la région. A Guereda, les bébés embrochés sur des lances, l'eau des puits souillée par les cadavres. A Koukou, les décapitations, les villageois enchaînés les uns aux autres puis brûlés vivants. Cette géographie des crimes subis par les rescapés du Darfour au Tchad, c'est un enquêteur soudanais de la Cour pénale internationale qui nous l'a commentée dans la fatigue dégoûtée du petit matin, alors qu'il venait de passer une partie de la nuit à relire les terribles témoignages de ses compatriotes.
Mais aujourd'hui la guerre a gagné le sanctuaire tchadien, et il n'est plus si facile d'effectuer cette triste tournée des camps de rescapés du Darfour au Tchad. Ainsi, pour se rendre de Bahaï à Goz-Beïda, un bourg de cases posées au milieu d'une steppe arborée où d'autres réfugiés ont élu domicile, il faut slalomer sur une mauvaise piste entre les convois militaires de l'armée tchadienne, ceux de rebelles aux alliances versatiles, en priant de ne pas croiser les coupeurs de route, bandits de grand chemin qui prospèrent à l'ombre des guerres. Se ranger précipitamment dans les broussailles au passage de ces hommes en armes, guetter un signe de reconnaissance, scruter le visage fermé aux Ray-Ban opaques des militaires et des enfants-soldats juchés sur les camions de l'armée qui brandissent fièrement leur kalachnikov. Attendre, mais pas trop. Démarrer dès que l'injonction est donnée pour ne pas devenir à son tour un suspect dans cet imbroglio de belligérants.

Lorsqu'on arrive à Goz-Beïda, on voit des rebelles soudanais qui, avec la bénédiction de l'armée tchadienne, recrutent tranquillement de jeunes garçons dans les camps de réfugiés pour aller se battre au Darfour. De leurs immenses camions, les insurgés soudanais déchargent des caisses de kalachnikovs et de lance-roquettes qu'ils distribuent à ces adolescents à peine sortis de l'enfance. Les enfants-soldats rient et prennent la pause avant d'être rappelés à l'ordre par leurs nouveaux sergents. Car Idriss Déby, le président tchadien, malgré ce qu'il affirme, aide les frères de sa tribu zaghawa insurgés au Darfour. En représailles, le régime soudanais arme et conseille les rebelles tchadiens, décidés à renverser le président Déby depuis qu'il a fait modifier la Constitution pour monopoliser le pouvoir.

Chez Sayed Brahim Mustapha, le sultan de Goz-Beïda, on trouve encore des rebelles venus faire une visite de courtoisie au cheik tchadien, mais ses visiteurs en treillis n'empêchent pas le sultan de dire le fond de sa pensée. Le sage est connu pour son franc-parler, responsable de sa disgrâce auprès du président Idriss Déby : «Les gouvernements soudanais et tchadien exacerbent les antagonismes entre les races pour recruter des miliciens et se faire la guerre par rebelles interposés...» Et les rescapés de l'enfer du Darfour, rejoints par des dizaines de milliers de déplacés tchadiens, se retrouvent pris au piège d'une guerre internationale qui ne dit pas son nom.

Dans la région de Goz-Amer, Yazim Ami, de l'ethnie dadjo, regarde tristement les débris d'une calebasse brisée assis au milieu des cendres de son village. Les « janjawids tchadiens » ont tué quinze personnes. «Ils ont même brûlé les manguiers», se désole le chef de village. Pour trouver l'homme accusé du forfait, le cheik Maadi Samani, un berger arabe, il faut s'enfoncer dans la steppe arborée pendant de longs kilomètres. Dans son campement de fortune perdu dans un champ de canne auquel ne conduit aucune piste, le cheik explique l'origine des querelles ethniques qui embrasent aujourd'hui le Tchad : «Lorsque les Dadjos ont entendu que les Arabes tuaient leurs frères au Darfour, ils ont voulu se venger ici, au Tchad. Pendant la saison des pluies, ils nous ont attaqués et ont tué trois personnes. Alors, oui, nous nous sommes défendus. Ils disent que nous sommes des janjawids, mais eux ils soutiennent les rebelles du Darfour. Nous sommes plus pauvres qu'eux, mais, à nous, l'ONU ne donne rien!»
Pendant que le conflit de l'ouest du Soudan s'étend au Tchad et à la République centrafricaine, la communauté internationale s'oppose sur l'évaluation du nombre de morts et tente de qualifier le conflit : y a-t-il eu un génocide au Darfour, comme l'a affirmé Colin Powell en 2004 ? Ou bien le Darfour est-il plutôt «une région où un crime contre l'humanité se prépare», comme l'a déclaré Jacques Chirac en 2006 ? (Voir aussi le point de vue de Rony Brauman p. 22 et la chronique de Jacques Julliard p. 52.) Pour les habitants du Darfour, la question est : quand la communauté internationale prendra-t-elle les mesures nécessaires pour mettre un terme à leur calvaire ? Les Nations unies ont bien décidé le déploiement d'une force d'interposition. Mais cette résolution n'est pas appliquée puisque le gouvernement soudanais, dont l'accord est nécessaire, s'y oppose ! Il n'existe aucun consensus parmi les membres du Conseil de Sécurité de l'ONU sur les mesures à prendre. La Chine, qui importe 65% du pétrole soudanais et fournit des ingénieurs et des armes à Khartoum, demande qu'on respecte la souveraineté nationale soudanaise. Les Etats-Unis, pris entre le marteau de leur opinion publique et l'enclume de leurs intérêts sécuritaires, lancent des anathèmes contre le président soudanais tout en ménageant Khartoum, qui fait mine de collaborer à leur lutte contre le terrorisme.

La France, elle, veut absolument continuer à dialoguer avec Omar Hassan el-Bechir, car elle estime qu'une intervention ne ferait que conforter la propagande du régime de Khartoum, qui accuse les Nations unies de vouloir «recoloniser le Soudan»... En attendant, face aux atermoiements de la communauté internationale et à l'échec de la diplomatie, l'horreur continue pour les habitants du Darfour.

Le camp de réfugiés d'Ouré Cassoni à Bahaï.

Wassil et Saadiya se sont rencontrés dans le camp, ils viennent de se marier. Toute la famille de Wassil a été tuée. Saadiya a été violée à plusieurs reprises par les janjawids. Il ne le sait pas.
Gendarmes qui assurent la sécurité du camp, accusés par les réfugiés de racket et de vols. Parfois, pour de l'argent, ils rejoignent les différents rebelles qui gravitent autour du camp.
Sitkalton, institutrice de Karnoi. Les janjawids ont tué son mari, son père et l'ont blessée par balles, puis violée. Elle cherche toujours son fils de 14 ans enlevé par les janjawids. «Je voudrais savoir si je dois faire aussi le deuil de mon garçon... »
Soldat de l'armée soudanaise blessé par les rebelles près du camp de Bahaï : «J'ai vu ce que le gouvernement soudanais a fait au Darfour. C'est vrai, les janjawids ont reçu l'ordre d'en finir avec «les nègres».»
Idriss Mohamed, 40 ans, est devenu fou quand son village a été bombardé. Les habitants du camp l'ont attaché par la cheville à un tronc d'arbre.
Dans les campements des nomades arabes, le dénuement est encore plus grand que dans les camps de réfugiés. «A nous, l'ONU ne donne rien!»

- Pour aider les réfugiés du Darfour

. Médecins sans Frontières : www.msf.fr/aider
. Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés : www.unhcr.org/donate. Programme alimentaire mondial : http://www.pam-onu.org/