Sauver Le Darfour dans le monde

Darfour : chassé-croisé franco-américain,

Le Monde, 20 Février 2007

La crise du Darfour est un terrain où les diplomaties française et américaine, à la lisière du monde arabe et de l'Afrique noire, s'entrecroisent et se mesurent, tantôt coopérant, tantôt s'opposant, mais de façon discrète. Comme sur l'Irak en 2003, et comme sur l'Iran depuis quelque temps, Jacques Chirac et son entourage pensent qu'une solution à cette crise doit impérativement passer par la seule diplomatie et un processus politique, dans le respect strict de la souveraineté soudanaise. Tout autre scénario reviendrait, jugent-ils, à préparer le terrain à un "second Irak".


Il n'est pas question, dans l'esprit du président français, d'en passer par une présence militaire sur le terrain qui n'aurait pas l'entier assentiment des autorités de Khartoum. Le "devoir de protéger" les populations civiles, acté par l'ONU, ne peut être invoqué en l'espèce pour passer en force, estime l'Elysée, qui éprouve une grande méfiance face aux intentions de Washington.

Dans la qualification même de la guerre au Darfour, où les populations civiles paient le plus lourd tribut - 200 000 morts et 2,5 millions de déplacés depuis février 2003, selon l'ONU -, Paris et Washington portent des appréciations différentes. L'administration Bush a parlé, en 2004, par la voix de Colin Powell, le secrétaire d'Etat de l'époque, de "génocide" perpétré par le régime soudanais. Pour M. Chirac, le Darfour est une région où "un crime contre l'humanité se prépare", ainsi qu'il l'a déclaré en septembre 2006 à l'Assemblée générale de l'ONU. Lors du sommet Afrique-France de Cannes, le 15 février, M. Chirac a renvoyé dos à dos les rebelles du Darfour et les autorités de Khartoum pour leur responsabilité dans cette "catastrophe humanitaire".

Comme cela avait été le cas pour l'Irak, et aujourd'hui pour l'Iran, M. Chirac n'a pas confiance dans l'efficacité de la politique de sanctions prônée par Washington à l'encontre du Soudan. La France veut empêcher toute montée en puissance, à l'ONU, de mesures contraignantes contre le régime de Khartoum, alors que George Bush, qui a imposé des sanctions financières américaines unilatérales, parle d'accroître la pression. Il n'y a pas, en France, d'équivalent à la mobilisation de l'opinion publique américaine sur le Darfour. Celle-ci passe par une myriade de groupes militants dans les universités, par les organisations juives, les groupes noirs, et surtout par les réseaux évangélistes dont M. Bush est proche. Mais l'attention de Washington a aussi été accaparée par l'affaire de la Somalie et toujours, l'Irak. En France, seules quelques voix s'élèvent, comme celle de Bernard Kouchner, pour invoquer un devoir d'ingérence au Darfour et réclamer l'ouverture de "couloirs humanitaires".

La diplomatie française s'est réveillée sur la question du Darfour lorsqu'il est devenu évident que cette guerre débordait les frontières soudanaises pour affecter de façon dramatique la situation au Tchad, et, dans une moindre mesure, en Centrafrique, deux pays du "pré carré" français en Afrique, où Paris est engagé militairement. Les méthodes employées par les milices janjawids arabes au Darfour, faites de massacres, pillages et viols, ont commencé à apparaître dans l'est du Tchad.

Dans ce contexte, la France a commencé à plaider, en novembre 2006, pour le déploiement d'une force de l'ONU au Tchad, le long de la frontière soudanaise, pour la sécuriser. Un accord de principe a été arraché au président tchadien, Idriss Déby, qui craint que la présence d'un tel contingent ne lui coûte cher politiquement, en coupant en deux la zone traditionnelle des Zaghawas, la tribu sur laquelle il s'appuie, et qui vit de part et d'autre de la frontière. Les responsables américains n'ont pas eu d'objection particulière, mais c'est la finalité de cette éventuelle force qui suscite des désaccords feutrés. Les Français disent en privé que l'intention américaine est d'utiliser à terme ces troupes - qui seraient basées au Tchad - pour intervenir un jour au Darfour. Or, pour Paris, cette force, si elle voit le jour, devra s'en tenir à des objectifs humanitaires au Tchad et à un travail de surveillance.


ELARGIR LES ACCORDS D'ABUJA


Sur le fond, l'entourage de M. Chirac a jugé indispensable de ramener le traitement de la crise du Darfour à sa dimension politique, et non plus seulement humanitaire. Il s'agit de tenter d'obtenir que les accords d'Abuja, signés en mai 2006 par le gouvernement soudanais et l'une des factions rebelles, soient élargis à d'autres belligérants. Les Américains se sont ralliés à cette lecture, constatant que la résolution 1706 du Conseil de sécurité de l'ONU, votée en août 2006, n'avait, dans le cas contraire, aucune chance d'être mise en oeuvre. Celle-ci prévoit le déploiement de 22 000 casques bleus au Darfour. Le président soudanais louvoie pour que la présence onusienne au sein de la petite force de l'Union africaine déjà présente au Darfour reste cosmétique.

Les responsables français ont tenté de reprendre la main sur la diplomatie. Pendant longtemps, celle-ci a été traitée en priorité par Washington et Londres, de façon trop expéditive et simpliste, juge-t-on à Paris, en évoquant la hâte avec laquelle le secrétaire d'Etat adjoint américain Robert Zoellick avait obtenu les accords d'Abuja. La France veut se prévaloir de ce qui reste de ses relations privilégiées avec l'Afrique noire et le monde arabe pour être un "facilitateur". Se situer, en somme, à l'intersection de ces mondes où, juge-t-on à Paris, les Américains manquent soit de crédibilité (Proche-Orient), soit de connaissance des contextes locaux (Afrique noire). L'approche des Britanniques, quant à elle, est considérée comme lestée par le souvenir de l'épopée de "Gordon Pacha", le fameux général de la reine Victoria, décapité en 1885 à Khartoum par l'armée du Mahdi. Autrement dit, jamais ils ne pourraient être entendus par le pouvoir soudanais...

C'est ce contexte que M. Chirac a mis à profit au sommet de Cannes en obtenant que les présidents soudanais, tchadien et centrafricain s'engagent par écrit, le 15 février, à respecter la souveraineté de leurs pays respectifs et à ne plus alimenter les rébellions armées. Les effets que cela aura sur le terrain restent encore à vérifier, alors que le conflit du Darfour semble au contraire en phase de radicalisation. A ce stade, l'Elysée est, en tout cas, convaincu de la nécessité de dialoguer avec Omar El Béchir. Le menacer comme le font les Américains, ne fait, juge-t-on, que conforter la propagande soudanaise, entièrement axée sur le thème d'une agression des "Occidentaux" et des "infidèles". Mais, face aux maigres résultats de la diplomatie, la tragédie continue pour les habitants du Darfour.