Sauver Le Darfour dans le monde

Essoufflement humanitaire et timide effort de paix

La Grande Époque - Montréal , 31 Janvier 2007

Selon les Nations Unies, la violence qui perdure au Darfour depuis trois ans serait en train de gagner les régions nord-est de la République Centre Africaine où environ le cinquième d’une population de quelque 200 000 résidents auraient déjà été forcés de fuir la région. Les attaques sur les villages, saccagés puis brûlés, sont en hausse dans cette zone longeant les frontières du Tchad et du Soudan. Ces observations de l’équipe onusienne envoyée sur le terrain pour observer les développements des violences au Darfour s’ajoutent ainsi à plusieurs rapports d’organismes humanitaires tentant depuis longtemps déjà d’attirer l’attention de la communauté internationale sur cette région africaine.

La mission de l’Union africaine ne fait pas le poids
Depuis le début de 2003, un conflit armé oppose le gouvernement de Khartoum aux rebelles qui réclament un autre partage de la terre et du pouvoir dans cette région déshéritée de l'ouest du Soudan. Le conflit aurait déjà forcé plus de deux millions de personnes à quitter leurs résidences par peur ou à la suite d’attaques qui auraient déjà fait entre 200 000 et 300 000 victimes.

Les organismes humanitaires travaillant sur place dénoncent le bombardement de villages par le gouvernement soudanais de même que les innombrables attaques de villages par les milices arabes Djandjawid. Prétendument appuyées par le gouvernement soudanais, ces milices sont, selon plusieurs observateurs internationaux, responsables de ces meurtres, de ces viols et de ce pillage.

Une force de paix de l’Union africaine (UA) est actuellement déployée au Darfour dans le but de mettre un terme à cette violence ethnique que l’administration américaine n’hésite pas à qualifier de génocide contre les populations négro-américaines. Officiellement sur place pour tenter de faire respecter l'accord global de paix dans le sud du Soudan (CPA), signé en janvier 2005, les gardiens de la paix de l’UA ont beaucoup de difficulté à avoir accès aux zones où les violations du cessez-le-feu ont lieu. Sous-financée et sous-équipée, cette mission composée de 7000 soldats de l’UA est tout simplement incapable de jouer efficacement son rôle et ne peut même pas assurer la sécurité des organismes humanitaires qui restent actuellement sur place au péril de la sécurité de leurs membres. Plusieurs des soldats de l’UA n’ont pas été payés depuis plusieurs mois et le moral des troupes est à son plus bas, impuissantes devant les attaques menées contre les habitants du Darfour et de ses camps de réfugiés.

Un impossible humanitaire

Il y a deux semaines, quatorze organismes humanitaires reliées aux Nations Unies et travaillant dans la région affirmaient ne pas pouvoir tenir le coup beaucoup plus longtemps dans une déclaration conjointe. Ces agences, qui incluent l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’UNICEF, affirment que leurs opérations humanitaires ont sauvé des centaines de milliers de vie depuis 2004.

Toutefois, devant l’actuelle augmentation des attaques dont ils sont dorénavant ouvertement la cible, les organismes humanitaires en appellent à un renforcement de la sécurité de la région, sans quoi ils devront se retirer. Cet appel des humanitaires sur place confirmait l’incapacité de l’actuelle force de l’UA à assurer autant leur sécurité que celle des réfugiés qu’ils tentent de secourir. C’est dans cette optique que deux équipes des Nations Unies parcourent actuellement les régions où sont rassemblées la majorité des réfugiés, soit dans le nord-est de la République Centrafricaine et dans l’est du Tchad.

Le nécessaire abandon des opérations humanitaires dans la région pour des raisons de sécurité entraînerait des conséquences des plus graves pour une population déjà très démunie. À titre d’exemple, la population de la République Centrafricaine est l’une des plus pauvres de la planète, avec plus du tiers des enfants mourant avant l’âge de cinq ans et des systèmes de santé et d’éducation déclinant sans cesse depuis plus de vingt ans. Les Nations Unies ont déjà indiqué, à ses pays membres, la nécessité d’injecter rapidement plus de 49 millions de dollars en aide humanitaire dans le pays. Ceux-ci n’ont à ce jour que faiblement répondu à la demande, avec l’octroi de moins de 185 000 $.

La nécessité d’une action musclée

Depuis plusieurs mois déjà, la communauté internationale fait pression sur le Soudan pour qu'il autorise l'envoi d'une force de paix de l'ONU dans la région en remplacement des 7000 hommes de l'Union africaine déjà sur place. Mais le président soudanais, Omar el-Béchir, a jusqu'ici refusé. Grâce à de solides liens d’affaires avec la Chine, le gouvernement de Khartoum a en effet toujours su se dérober aux revendications de l’Occident, laissant libre cours aux milices armées tout en étouffant le processus diplomatique.

De plus en plus nombreuses sont les critiques s’élevant et réclamant une action rapide et d’envergure dans le but d’arrêter par la force, si nécessaire, les violences ethniques du Darfour. Roger Winter, un ex-représentant spécial américain pour le Soudan, critiquait en ce sens, la semaine dernière, le gouvernement américain qui ne prend pas, à son avis, ses responsabilités en misant principalement sur la bonne foi du gouvernement soudanais. Pour sa part, le sénateur et général à la retraite, Roméo Dallaire, est de plus en plus préoccupé par la situation au Darfour. Il a formé, avec d'autres parlementaires, un groupe pour prévenir les crimes contre l'humanité et il demande au gouvernement fédéral d’intensifier ses efforts dans le but d'envoyer des Casques bleus au Soudan, même si le régime soudanais ne donne pas son aval.

Un droit d’ingérence à deux vitesses

La crise du Darfour est, selon l’avis de plus d’un observateur, un bon indicateur d’une politique internationale d’ingérence à deux vitesses. Alors que plus de 30 000 soldats et des milliards de dollars sont déployés dans le cadre d’une opération militaire d’envergure en Afghanistan, il semble que la situation de cette région de l’Afrique tarde à entraîner une telle vigueur dans les bonnes résolutions humanitaires de la communauté internationale. Rappelons que le déploiement, en décembre 2001, de la FIAS (résolution 1386) en Afghanistan faisait suite à la guerre menée par la Coalition antiterroriste dirigée par les États-Unis qui a renversé le régime taliban en Afghanistan. Après sa prise en charge par l’OTAN, en août 2003, l’opération a été étendue à l’ensemble du pays par la résolution 1510, adoptée le 13 octobre 2003.

C’est dans ce contexte que le gouvernement canadien s’implique massivement dans le conflit armé, avec une force d’environ 2500 soldats déployés principalement dans le sud du pays. Présentée comme une opération de reconstruction du pays qui nécessite pour ce faire de combattre les insurgés talibans, la mission canadienne aura selon le ministère de la Défense nationale coûté plus de 4 milliards de dollars.

Pour sa part, la proposition présentée à Ottawa par le sénateur Dallaire, le 4 mai dernier, demandait à l’ONU l’envoi au Darfour d’une force de paix de 20 000 militaires parmi lesquels le Canada était invité à déployer un contingent de 1500 soldats. Une telle force tarde toutefois à se former, alors que l’Union africaine déplorait dans son dernier rapport de mission les retards de paiements des pays (pointant, entres autres, à l’Union européenne et au Royaume Uni) devant contribuer financièrement à leur mission. Le montant total des contributions promises ne s’élevait pourtant qu’à 323,9 millions de dollars américains.