Sauver Le Darfour dans le monde

Peut-on sauver le Darfour ?

La Croix, 30 Janvier 2007

Le sommet de l'Union africaine n'a débouché sur aucune avancée. Participant à ce sommet, Ban Ki-moon a rencontré le président soudanais, mais l'envoi d'une force de paix au Darfour reste suspendu à l'assentiment de Khartoum

Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, délivre son discours durant l'ouverture du sommet de l'Union africaine, à Addis Abeba, en Ethiopie.

- Y a-t-il des avancées dans la résolution de la crise au Darfour ?

La situation reste très chaotique au Darfour, où attaques et bombardements se poursuivent sous les yeux d’une communauté internationale préoccupée mais impuissante. Tenant lundi 29 et mardi 30 janvier un sommet en présence du secrétaire général de l’ONU, les chefs d’État de l’Union africaine ne sont pas parvenus à des avancées décisives. Ban Ki-moon, qui avait souligné la nécessité pour le Soudan de prendre des « engagements concrets » sur l’envoi de casques bleus au Darfour, a quitté Addis-Abeba quasi bredouille.

À l’issue d’un entretien d’une heure et demie avec le nouveau secrétaire général, le président soudanais Omar el-Béchir a juste accepté l’envoi début février d’une mission commune à Khartoum et au Darfour de l’envoyé spécial de l’ONU, Jan Eliasson, et de l’envoyé spécial de l’Union africaine, Salim Ahmed Salim, « afin de soutenir les efforts de paix ».

L’attitude de Khartoum a été dénoncée par les chefs d’État et les responsables de l’UA. Candidat à la présidence de l’Union pour un an, comme en 2006, le Soudan a été écarté au profit du Ghana, un petit État ouest-africain connu pour le dynamisme de son économie et de sa démocratie.

- Pourquoi la communauté internationale reste-t-elle impuissante ?

Depuis l’année dernière, la communauté internationale est décidée à envoyer des troupes au Darfour pour mettre un terme aux attaques commises contre les civils. En effet, la Mission de l’Union africaine au Soudan (Amis), forte de 7 000 hommes, se montre jusqu’ici impuissante, faute des moyens nécessaires et d’un mandat adapté. Devant le refus absolu des autorités soudanaises qu’une force de l’ONU de 20 000 hommes lui soit substituée, l’idée d’une force dite « hybride » (ONU/UA) principalement africaine a été adoptée.

Mais ce projet se heurte toujours à la mauvaise volonté de Khartoum. « Nous sommes d’accord pour une opération hybride, mais pas pour une force hybride », déclarait lundi un conseiller du président soudanais, Majzoub Al Khalifa. Le régime de Khartoum reste incontournable, dans la mesure où aucun État n’enverrait de troupes dans une opération de paix qui serait traitée en ennemie par le Soudan. Mais le soutien de Khartoum aux Djandjawids et autres miliciens rend improbable son accord à une force de paix efficace.

Alors que des voix s’élèvent, notamment aux États-Unis, pour réclamer une intervention militaire, certains observateurs s’étonnent que l’ONU n’impose pas de sanctions ciblées visant les responsables du blocage du processus de paix, voire une zone d’exclusion aérienne pour mettre fin aux bombardements de l’armée soudanaise visant les civils. Cela tient à la division du Conseil de sécurité, où la Chine montre jusqu’ici un soutien indéfectible à son allié soudanais.

- Pourquoi l’accord de paix de 2006 n’est-il pas appliqué ?

L’accord de paix sur le Darfour (DPA), conclu à Abuja (Nigeria) le 5 mai 2006 sous forte pression américaine, avait suscité un espoir. Mais il n’avait été signé que par une minorité des groupes rebelles, et le gouvernement soudanais n’a pas tenu les engagements qui lui incombaient au titre de cet accord, comme l’intégration de responsables du Darfour au sein de l’administration et le désarmement des Djandjawids.

En outre, l’armée soudanaise a lancé, au lendemain des accords, une offensive contre le Front de salut national (NRF) regroupant les rebelles non signataires. Ces affrontements ont d’ailleurs plus d’une fois conduit à des défaites de l’armée soudanaise. Depuis, les factions rebelles se sont divisées, et la communauté internationale les incite à se réunir afin de redevenir des interlocuteurs valables.
Faut-il repartir à zéro ou inciter à l’application du DPA ? Les pays concernés par la crise du Darfour s’interrogent encore.
Quelles sont les répercussions au Tchad et en Centrafrique ?

Le conflit au Darfour ne cesse d’empoisonner ses deux plus proches voisins que sont le Tchad et la République centrafricaine. Du fait de leurs parentés claniques ou ethniques, Tchad et Soudan se traitent tantôt en frères, tantôt en ennemis. C’est avec l’aide du Soudan qu’Idriss Déby avait pu renverser Hissène Habré en 1990. Aujourd’hui, le chef d’État tchadien accuse Khartoum de soutenir la rébellion qui à son tour le menace.

Idriss Déby n’a dû son salut l’an dernier qu’à l’aide des militaires français présents au Tchad. Même schéma en Centrafrique, où une rébellion est partie du sud du Darfour pour défaire le président François Bozizé. Là encore, l’armée française a contré la rébellion, dont certains acteurs avaient eux-mêmes participé à la tentative de putsch contre Idriss Déby en avril 2006.

L’insécurité régionale entre ces trois pays n’est pas sans répercussion sur les populations vivant dans les zones frontalières. Depuis le début de la crise au Darfour, en 2003, environ 233 000 habitants du Darfour sont venus chercher refuge du côté tchadien.

Près de 50 000 réfugiés centrafricains ont fait de même depuis le début de la rébellion au nord de la Centrafrique. En outre, la présence rebelle, à la fois soudanaise et tchadienne, dans l’est du Tchad, a provoqué le déplacement de 100 000 personnes dans la zone, aggravant une situation humanitaire déjà difficile.

- Où en est l’accord de paix avec le Sud ?

En ce dernier mois de janvier, l’accord de paix signé en 2005 entre Nord et Sud au Soudan a donné lieu à des échanges vifs entre le président soudanais, Omar el-Béchir et son adjoint sudiste, Salva Kiir. Au cours d’une cérémonie marquant le deuxième anniversaire de sa signature, les deux hommes ont fait une lecture divergente des étapes franchies dans l’application de l’accord, qui avait mis fin à un conflit sanglant de plus de vingt ans.

« Pourquoi le Congrès national (ancien parti unique) continue-t-il jusqu’à ce jour à soutenir des groupes armés ? », s’est exclamé le premier vice-président, en évoquant la présence de milices dans le Sud alors que l’accord prévoit leur démantèlement.

Il a soulevé aussi les questions encore non réglées de la zone pétrolière d’Abyei, à la limite Nord/Sud, revendiquée par les deux parties. Omar el-Béchir a rétorqué que des forces nordistes avaient été retirées du Sud et que la présence de forces sudistes dans la région pétrolière posait problème.