Sauver Le Darfour dans le monde

L'enfer du Darfour

L'express, 17 Janvier 2005

Voilà deux ans que la guerre ravage l'ouest du Soudan. En apparence, un litige entre paysans africains et nomades arabes; en réalité, la campagne féroce d'un régime totalitaire qui, profitant de la faiblesse des réactions occidentales, joue l'enlisement du conflit.

Çà et là, les ruines fument encore. A l'entrée de Marla, à deux heures de sable et de rocaille au sud-ouest de Nyala, capitale du Sud-Darfour, une poignée d'anciens en djellaba blanche vous guident jusqu'aux cercles de cendre, vestiges des cases rondes à toit de chaume ravagées par les flammes. Ici émerge un sommier noirci et tordu par le feu; plus loin, la carcasse d'un vélo chinois ou une jarre fendue. Armée d'une poêle trouée, Khadjit fouille le brasier encore tiède. En vain: «Rien à sauver», soupire-t-elle. L'avant-veille, le bourg zaghawa - ethnie africaine - a essuyé une brutale offensive combinée de l'armée soudanaise et des janjawids, miliciens arabes aux razzias dévastatrices. Scénario immuable: un Antonov largue sa bombe, deux hélicoptères d'assaut Mi 24 attaquent à la roquette, puis une colonne motorisée survient, escortée par une bande de supplétifs à cheval ou juchés sur leurs dromadaires. Le vieux cheikh de Marla a fait ses comptes: 8 morts ici, 18 dans les hameaux voisins et une cinquantaine de disparus. Le prix de la reconquête? Même pas: les rebelles de l'Armée de libération du Soudan (ALS), repliés dans la savane le temps de l'assaut, déambulent placidement entre les étals saccagés du marché.

Voilà près de deux ans que le fer et le feu ravagent les trois Etats du Darfour, province semi-aride de l'ouest du Soudan, vaste comme la France et peuplée de 6 millions d'âmes. Jusqu'alors latent, le conflit éclate en février 2003, lorsque les guérilleros de l'ALS, d'ethnies four, zaghawa et masalit pour l'essentiel, révoltés par la «marginalisation» qu'inflige aux Africains de souche le pouvoir islamiste de Khartoum, entreprennent de harceler ses troupes et sa police. Le régime du général président Omar al-Bachir, parvenu aux commandes en 1989, à la faveur d'un putsch, riposte férocement. Fidèle à une méthode éprouvée, il laisse la bride sur le cou aux janjawids - les «diables cavaliers» - conviés à semer la terreur et la désolation. Mission dont ceux-ci s'acquittent avec un zèle nihiliste, sans omettre de se «payer sur la bête»: on rafle ce qui peut l'être, on détruit le reste, y compris les mosquées, les puits et les greniers à semences. Au sens littéral, la stratégie de la terre brûlée. Le bilan à ce jour? 70 000 tués, terrassés par la famine, la maladie ou les combats; des centaines de villages anéantis; environ 2 millions de civils chassés de leur foyer et de leurs terres, dont 200 000 réfugiés au Tchad voisin; plus de 150 camps de déplacés au Darfour même. Les chiffres, dans leur sécheresse, reflètent mal le calvaire enduré par ces cohortes d'otages. Ils éclipsent les hommes massacrés, les gosses brûlés vifs ou fauchés d'une rafale, les filles violées, les familles décimées et dispersées (1). Trouverait-on le salut dans les camps? Nullement. En dépit de l'abnégation des agences humanitaires, on y meurt beaucoup. Et les femmes qui s'aventurent aux alentours en quête de bois ou de feuillage comestible risquent d'en revenir - quand elles en reviennent - meurtries. Voire marquées à jamais, aux yeux des leurs, d'un inique sceau d'infamie.

Meryem a 35 ans. Voilà sept mois qu'elle a échoué avec son mari invalide, Hassan, et leurs huit enfants dans l'immense bivouac d'Abou Shok, non loin d'Al-Facher (Nord-Darfour). Chaque jour, Meryem accompagne son dernier-né anémique sous la tente du centre de nutrition thérapeutique d'Action contre la faim (ACF). Là, digne et droite, la mère raconte les trois assauts des janjawids sur son village de Tarne, puis l'errance des siens. «La troisième fois, ils nous ont poursuivis pour razzier le troupeau et nous rançonner. Hassan n'avait pas d'argent. Ils lui ont tiré une balle dans le bras. Depuis, il ne fait plus rien. Lui qui savait bâtir une maison ne peut même plus bosser comme cordonnier. Trop douloureux.» Les yeux de Meryem s'embuent à peine quand elle évoque les 12 parents, oncles, cousins et beaux-frères, qui ont péri au printemps dernier. Alors, elle plonge un instant la tête dans les plis de son tôb, ample sari fuchsia. Le seul vêtement sauvé lors de la fuite.