Sauver Le Darfour dans le monde

«Pour un mandat fort et clair»

L'express, 02 Mars 2006

Eric Chevallier, directeur des missions internationales de Médecins du monde (MDM), rentre du Soudan. Expert de la résolution des conflits armés, il livre son verdict.

Qu'avez-vous vu au Darfour soudanais?

Le Soudan concentre sur son sol toutes les dynamiques de crise qu'on peut imaginer. Le Sud fait face aux lendemains d'un accord de paix; à l'est émerge un nouveau conflit; à l'ouest, il y a le drame du Darfour et les tensions entre le Soudan et le Tchad voisin. Pendant deux ans, des milices, liées à des forces dites régulières, ont mis en œuvre une politique de terreur, recourant aux viols et aux assassinats. Le résultat: probablement 300 000 morts et près de 2 millions de déplacés, soit environ un tiers de la population. Or on constate une atomisation des antagonismes. Les groupes aux allégeances hier clairement définies se fragmentent. D'où un regard contrasté. Çà et là, on relève un léger mieux. Dans les camps de déplacés, dont celui de Kalma, près de Nyala (Sud-Darfour), MDM et d'autres ont obtenu du contingent de l'Union africaine (UA) des patrouilles d'accompagnement des femmes exposées au viol dès lors qu'elles sortent pour aller chercher du bois. Ailleurs, l'atomisation aggrave l'insécurité.

Faut-il dresser le constat d'échec de l'UA?

La force de l'UA a eu du mal à assumer sa mission. Problème de mandat, limité à l'observation. Problème d'effectifs, avec au mieux 7 000 hommes sur un territoire vaste comme la France. Problème d'équipement et d'inexpérience dans un tel environnement. Il est clair qu'en l'état le dispositif ne peut répondre aux exigences du moment.

L'UA doit-elle, malgré l'hostilité du régime de Khartoum, passer le témoin à l'ONU?

Il existe là-dessus un assez large consensus. Mais à condition de ne pas remplacer une impuissance par une autre. Il faut un mandat fort et clair, un déploiement capable de faire vraiment cesser la violence. Donc une capacité d'intervention accrue, des équipes mieux formées, mieux équipées, plus mobiles. La priorité absolue doit être la sécurité des civils.

Une relève par les Casques bleus sonnerait-elle le glas des interventions panafricaines?

Je ne le crois pas. L'idée était belle et généreuse: faire en sorte que l'Union africaine traite une crise africaine. Mais sans doute le Darfour offre-t-il un terrain trop étendu et trop complexe pour un premier déploiement. C'était aller un peu vite en besogne.

Le Darfour est-il, oui ou non, le théâtre d'un génocide?

Il est incontestable qu'une démarche de terreur d'une violence extrême, structurée et efficace, a été suivie, au moins entre 2003 et 2005. Qu'elle ait une dimension génocidaire n'a rien d'invraisemblable. Même si le conflit ne se résume pas à un antagonisme entre Arabes et Noirs.

Faut-il, pour enrayer l'hécatombe, travailler avec les assassins?

Qu'on le veuille ou non, on se voit obligé de faire la paix avec ceux qui faisaient la guerre. La ligne de crête est très étroite. Car elle doit aussi conduire à un processus de justice et de réparation envers les victimes. Mais je me méfie des grands slogans et je fais souvent l'éloge de la grisaille. Il faut accepter d'avancer à tout petits pas vers l'objectif de long terme. Je préfère les solutions imparfaites aux fantasmes de formules idéales.

Pourquoi, notamment en Afrique, les processus de «DDR» - désarmement, démobilisation, réinsertion - échouent-ils?

L'effort devient très compliqué dès lors qu'on omet le «R» de réinsertion. Laquelle suppose un accompagnement psychosocial. Et c'est là que les ONG médicales, dont Médecins du monde, peuvent jouer un rôle crucial. L'ado milicien conquiert une identité sociale grâce à son arme. Si l'on se borne à lui dire que c'est fini, sans se préoccuper de son avenir, la rechute guette. L'écueil, en la matière, c'est qu'il faut agir très vite, mais sans aucune garantie de succès. Comment demander à des villageois meurtris de tout effacer pour passer à autre chose? Ce que nous-mêmes serions incapables de faire. Méfions-nous du discours flamboyant de l'oubli total et immédiat, de la course à la démocratie, la paix et l'amour pour tous.