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Somalie: La Corne de l'Afrique au coeur d'un jeu de puissance, Washington et Addis-Abeba s'allient contre les islamistes somaliens

All Africa, 02 Janvier 2007

En l'espace de quelques jours, les Etats-Unis et l'Ethiopie croyaient que le scénario afghan allait se rééditer en Somalie. L'avancée inattendue réalisée par les Tribunaux islamiques et le contrôle exercé sur beaucoup de régions de la Somalie, dont la capitale Mogadiscio, faisait planer le risque d'émergence d'un Etat islamique dans cette partie de la Corne de l'Afrique où le pouvoir serait détenu par une sorte de taliban.

Seule différence cependant, ces islamistes, qu'on n'hésite pas à cataloguer de taliban, ne jouissent pas du soutien des Etats-Unis. Bien au contraire. Cependant, l'implication de l'Ethiopie avec la bénédiction des Etats-Unis incite à penser que la Somalie est devenue le nouveau front africain dans la campagne mondiale que mène Washington contre les «groupes terroristes». S'agit-il réellement d'un nouveau front contre le terrorisme ? Ou bien la question ne se résume-t-elle en fin de compte à une certaine volonté de la part de Washington de redessiner la carte géopolitique de l'Afrique de l'Est en faisant de l'Ethiopie le second Etat relais après l'Ouganda pour contenir le Soudan ?

Le continuum de la guerre civile

Pour spectaculaire qu'elle puisse paraître, la percée réalisée par les Tribunaux islamiques en Somalie n'en reste pas moins prévisible. Elle l'est dans la mesure où la Somalie, cataloguée à tort ou à raison dans la catégorie des Etats faillis, est considérée parmi les pays les plus fragiles et les plus vulnérables du point de vue sécuritaire. L'escalade militaire de ces derniers jours s'inscrit dans le continuum de la crise politico-sécuritaire que connaît ce pays depuis le début des années quatre-vingt-dix du siècle dernier. C'est dire si la guerre civile dans ce pays est devenue un élément structurant de l'évolution politique de la Somalie. Et le fait que des mouvements faisant de l'islam la référence pour l'action politique puissent s'imposer comme acteurs incontournables de la scène politique dénote cet état de déliquescence dans lequel se trouve ce petit pays de la Corne de l'Afrique.

A quelques différences près, la situation des Tribunaux islamiques en Somalie ressemble à celle des taliban en Afghanistan au début des années 1990. Cependant, leur émergence intervient dans un contexte international très particulier où la lutte contre le terrorisme international est devenue une mode depuis que les Etats-Unis avaient été ciblés par des attentats terroristes. Pour les Américains, ces Tribunaux représentent une menace pour leurs intérêts dans cette région hautement stratégique pour le trafic maritime international. Ils les considèrent comme le prolongement d'Al Qaïda en Afrique de l'Est, de la même manière qu'ils ont considéré les groupes armés activant dans la sous-région du Sahel comme une extension de cette nébuleuse mondiale.

Cela démontre si besoin est que la perception américaine de la sécurité en Afrique est indexée à sa campagne mondiale contre le terrorisme. En d'autres termes, la sécurité en Afrique n'est perçue qu'à l'aune de la menace terroriste. Ce qui explique d'ailleurs l'empressement de Washington à cautionner et soutenir l'intervention de l'Ethiopie dans ce conflit.

Washington et le remodelage de la carte géopolitique régionale

Toutefois, l'implication indirecte des Etats-Unis dans cette guerre ne doit pas se réduire à la seule lutte contre ce qu'ils considèrent comme le terrorisme. En vérité, il s'agit d'une volonté de redessiner la carte géopolitique de la région en créant de nouveaux relais sur lesquels ils peuvent s'appuyer pour contenir toute velléité de résistance à l'avancée américaine en Afrique. Dans ce nouveau planning stratégique, l'Ethiopie fait office d'Etat relais. Avec l'Ouganda, l'Ethiopie assumera ce rôle d'allié stratégique exécutant pour les Etats-Unis les missions que ces derniers refusent, à savoir intervenir dans des conflits locaux, notamment depuis l'échec de leur intervention en Somalie en 1992. Les Américains parlent plutôt de régionalisation de la gestion et de résolution des conflits africains. Mais en réalité, il s'agit plus de sous-traitance que d'une alliance dans laquelle les partenaires se retrouvent relativement sur un pied d'égalité.

En s'appuyant sur l'Ethiopie dans cette guerre, les Etats-Unis veulent aussi garantir la réussite de leur stratégie d'isolement du Soudan. Car il s'avère que l'Ouganda ne parvient pas à lui seul à assumer cette tâche. Ce qui explique le recours à l'Ethiopie, ce grand pays de la Corne de l'Afrique. De son côté, Addis-Abeba semble se complaire dans ce rôle, cela d'autant qu'elle nourrit des ambitions de puissance dans la région. Sa guerre contre l'Erythrée s'inscrit dans cette optique, puisque l'indépendance de cette dernière représentait pour l'Ethiopie la fin de cette ambition. On peut soutenir l'hypothèse que l'Ethiopie livre une guerre par procuration à l'Erythrée, laquelle est soupçonnée d'appuyer les Tribunaux islamiques. Après la signature des accords de paix d'Alger en décembre de l'année 2000, la marge de manoeuvre de l'Ethiopie s'est considérablement rétrécie. Une confrontation directe avec son voisin érythréen étant devenue coûteuse tant du point de vue économique que politique, l'Ethiopie profite de la situation en Somalie pour solder ses comptes avec l'Erythrée.

La réussite de l'opération militaire contre les Tribunaux islamiques renforce la position de l'Ethiopie face à son adversaire érythréen. Avec ce conflit, l'Ethiopie vient de s'offrir un nouvel allié, en l'occurrence l'Erythrée. Pour Washington, cette nouvelle alliance est ce qui peut arriver de mieux, cela d'autant plus si l'on considère que les Etats-Unis qui disposent d'une base militaire à Djibouti surveillent de très près cette région hautement stratégique pour la navigation maritime. Il s'agit donc de renforcer le contrôle à distance de cette région en s'appuyant sur des relais sûrs, réduits au rôle de sous-traitant.