Sauver Le Darfour dans le monde

Chaos au Tchad

Le Monde, 03 Janvier 2007

Parmi les scénarios de cauchemar qui hantent les observateurs du continent africain, le Tchad, vaste pays aride situé entre Sahara et Soudan, à la charnière des mondes arabe et noir, anglophone et francophone, occupe une place de choix. Celle d'un Etat-frontière, où se joue le risque d'une contagion vers l'ouest du conflit du Darfour.

Depuis le début de 2003, la guerre oppose le gouvernement de Khartoum aux rebelles qui réclament un autre partage de la terre et du pouvoir dans cette région déshéritée de l'ouest du Soudan. Le conflit a fait entre 180 000 et 300 000 morts selon les sources. Les milices arabes janjawids ("cavaliers armés"), soutenues par le pouvoir central, affrontent les rebelles et sèment la mort et la désolation dans les populations. Menacés en permanence, les habitants sont regroupés dans d'immenses camps de réfugiés qui sont autant de poudrières. Depuis l'origine, le conflit a débordé au-delà de la frontière avec le Tchad par le jeu d'alliances croisées. Chaque pays sert de sanctuaire aux opposants du voisin. D'un côté, N'Djamena soutient les rebelles du Darfour, qui trouvent au Tchad une base de repli et un vivier de recrutement. De l'autre, Khartoum arme et donne asile aux ennemis d'un régime tchadien affaibli.

L'échec de l'accord de paix partiel signé en mai à Abuja (Nigeria) entre Khartoum et une partie des rebelles du Darfour aura surtout permis aux Soudanais de justifier de nouvelles offensives, cet automne, contre les factions non signataires de la rébellion. L'armée régulière, épaulée par les milices janjawids, multiplie les assauts contre les rebelles. Parallèlement, Khartoum appuie les efforts des opposants tchadiens pour venir à bout du régime d'Idriss Déby, soutenu par la France. Stationnés à N'Djamena et à Abéché, les soldats français ont joué un rôle déterminant dans les revers infligés par l'armée tchadienne aux rebelles de l'Est au début de décembre.

La Centrafrique, dont le régime est allié à N'Djamena, a été le théâtre d'un scénario comparable. Apparus au nord de ce pays, de nouveaux rebelles au régime de Bangui ont permis à leurs alliés, des opposants tchadiens, de pénétrer au Tchad via la Centrafrique. L'aviation française les a contraints à abandonner la zone le 10 décembre. A ces affrontements par rebelles interposés, manifestation la plus visible de la contagion du Darfour, s'ajoutent des combats plus localisés, aux contours encore confus, comme les attaques de villages dans l'Est tchadien. Le photographe Kadir van Lohuizen y a passé trois semaines début novembre, le long de la frontière soudanaise, avec l'ONG Human Rights Watch, alors que des bandes armées lançaient des attaques contre une soixantaine de villages, tuant les hommes, pillant et brûlant les récoltes. Il témoigne ici, en mots et en images.

Comme au Darfour, il s'agit de razzias attribuées à des assaillants arabes. Comme au Darfour, une analyse simplificatrice tend à y discerner une lutte entre "tribus africaines" et "ethnies négro-africaines", alors que les causes en sont multiples et complexes. L'affrontement entre des éleveurs nomades arabes et des agriculteurs sédentaires "non arabes", c'est-à-dire noirs, dans un contexte de pénurie de terres et de lutte pour la survie, apparaît ainsi comme l'un des ressorts originels des conflits. Mais la présentation systématique du conflit sous forme "ethnique" a fini par imprégner la réalité. Ainsi, les récents raids "arabes" contre les localités tchadiennes, marqués par un degré de violence inusité et un armement lourd, semblent dépasser le traditionnel conflit pour la terre. Si les agresseurs n'ont pas été formellement identifiés, leur mode d'action rappelle celui des janjawids du Soudan.

Marquant un début de dissémination vers l'ouest du conflit du Darfour, ces attaques risquent de se propager le long de la bande sahélienne, de la mer Rouge à l'Atlantique. Une telle analyse est avancée par Paris pour justifier les interventions militaires, décidées sans le moindre débat parlementaire.