Sauver Le Darfour dans le monde

Darfour : la lâcheté des grandes puissances

Alternatives Internationales, 02 Janvier 2007

Après avoir décidé l’envoi de casques bleus dans la province soudanaise déchirée par la guerre, le Conseil de sécurité de l’ONU a suspendu l’application de sa résolution devant l’opposition de Khartoum. Qui entend bien profiter de ces atermoiements pour soumettre le Darfour par les armes.
L’expression « lâche soulagement » a beau être galvaudée depuis longtemps, c’est encore elle qui résume le mieux la façon dont la dernière Assemblée générale des Nations unies s’est, à proprement parler, dessaisie des massacres qui dépeuplent le Darfour depuis maintenant trois ans. Américains et Européens avaient pourtant promis que ce drame - qui a déjà fait au moins 300 000 morts et plus de 2,5 millions de déplacés (dont plus de 200 000 réfugiés au Tchad) - serait, de concert avec la crise iranienne, au centre de leurs préoccupations. La solution, disaient-ils, consistait à faire pression sur le gouvernement islamiste de Khartoum pour qu’il accepte le déploiement dans ses provinces occidentales de la force des Nations unies (17 000 casques bleus et 3 000 policiers), dont le principe a été adopté le 31 août par le Conseil de sécurité. Bien armé, bien équipé et correctement financé, ce contingent, doté d’un mandat l’autorisant à protéger les populations civiles, remplacerait avantageusement les 7 000 « observateurs » sans moyens et sans mandat dépêchés en 2004 au Darfour (un territoire grand comme les trois quarts de la France) par l’Union africaine pour surveiller l’application d’un cessez-le-feu rompu aussitôt que signé.

La détermination des Occidentaux, soucieux d’échapper, après le Rwanda, à un nouveau procès en insensibilité, ne prenait cependant pas totalement en compte l’obstination des responsables de Khartoum à régler la crise du Darfour à leur manière, c’est-à-dire par la répression la plus brutale. D’où la fin de non-recevoir du président soudanais, Omar Al-Bachir, exprimée en termes peu amènes à la tribune des Nations unies. Selon lui, la force de l’ONU souhaitée par le Conseil de sécurité est le fruit d’un « complot sioniste » dont le but est de « démembrer et de placer sous tutelle » le Soudan et de « piller » son pétrole. Difficile d’accuser Omar Al-Bachir d’hypocrisie et de double langage : le 15 août, jour de la fête de l’armée soudanaise, il avait félicité le Hezbollah et son chef, Hassan Nasrallah, pour avoir « brisé pour toujours les forces israéliennes », ajoutant : « Le peuple et l’armée soudanais se tiennent en position de réservistes pour le Liban et la Palestine. »

Le refus soudanais a contraint les Occidentaux à se replier piteusement sur une prolongation du statu quo pour les trois mois qui viennent. C’est ainsi que l’Union africaine, qui aurait dû retirer ses « observateurs » à la fin du mois de septembre, a accepté de les maintenir en place jusqu’à la fin de l’année. Rien ne dit, bien au contraire, que leur présence sera plus dissuasive demain qu’hier, même si, selon Blaise Compaoré, chef de l’Etat burkinabé et actuel président du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, l’efficacité des « observateurs », aujourd’hui spectateurs impuissants, doit être renforcée pour un trimestre par « des contributions de pays africains, un soutien logistique et matériel de l’ONU et un financement de la Ligue arabe ». Ce dernier point relève du vœu pieux, les pays arabes refusant jusqu’à présent, à l’exception du Qatar, de s’impliquer dans un conflit qui est censé opposer des ethnies arabes à des ethnies africaines, même si tous les protagonistes se réclament de l’islam. Les Nations unies, de leur côté, ont pris bien soin de préciser qu’elles ne financeront pas la mission de l’Union africaine, Khartoum ayant menacé de réclamer le départ immédiat des « observateurs » africains si tel était le cas.

Le pire, pour la population du Darfour, c’est que cette épreuve de force diplomatique entre Khartoum et les Occidentaux intervient alors que le gouvernement central vient de lancer une grande offensive contre les rebelles d’origine africaine qui ont refusé de se rallier à l’accord de paix signé il y a quatre mois et qui se sont aujourd’hui regroupés sous la bannière d’un Front de rédemption nationale. Ce qui a fait dire récemment à Jan Pronk, le représentant des Nations unies au Soudan : « L’accord de paix du Darfour n’est vieux que de quatre mois, mais il est presque mort (...). Violé jour après jour, il est dans le coma. »

20 000 hommes supplémentaires, rendus libres par l’accord de paix conclu en janvier 2005 à Nairobi entre Khartoum et les rebelles non musulmans du Sud-Soudan, ont été envoyés en renfort à El-Fasher, la principale ville garnison du Darfour. A ces forces régulières, qui disposent de bombardiers et d’hélicoptères de combat fournis par la Russie, il faut ajouter les milices janjawids, formées de cavaliers arabes dont les exactions ont été décrites et dénoncées par plusieurs missions d’observation. Ces milices ont été formées et armées par les autorités centrales. C’est en vain que le Conseil de sécurité de l’ONU réclame depuis deux ans à Khartoum le désarmement de ces spécialistes du nettoyage ethnique qui cherchent à récupérer les terres des agriculteurs noirs (sédentaires). Depuis quelques mois, les troupes du président Omar Al-Bachir peuvent aussi compter sur les combattants des ex-rebelles qui ont signé l’accord de paix de mai dernier, et qui en décousent avec leurs anciens frères d’armes tout en s’en prenant aux « observateurs » de l’Union africaine et aux membres des ONG encore présentes au Darfour. Le départ, probable, de ces dernières, en raison de l’insécurité croissante et du sabotage systématique de leur action par les autorités de Khartoum, aurait des conséquences catastrophiques dans une région où elles assurent tant bien que mal la survie alimentaire et sanitaire de 3 millions de personnes, soit près de la moitié de la population. Une catastrophe - un « génocide », selon George W. Bush qui a repris le mot à la tribune des Nations Unies - qui pourrait bien se produire à huis clos, les autorités soudanaises interdisant bien sûr l’accès au Darfour aux journalistes étrangers.

La menace de sévères sanctions, régulièrement brandie par les membres occidentaux du Conseil de sécurité, a peu de chances d’ébranler les autorités soudanaises. Elles savent en effet qu’au-delà de leurs déclarations, plusieurs capitales occidentales ne veulent pas compromettre, par ricochet, le fragile accord de paix qui a mis un terme à plus de vingt années de combats dans le sud du Soudan. Elles savent aussi qu’elles peuvent compter sur la compréhension d’au moins un membre permanent du Conseil de sécurité (donc doté du droit de veto) : la Chine, traditionnellement hostile à toute intervention dans les affaires intérieures d’un Etat et surtout de plus en plus présente au Soudan, dont elle capte une partie croissante de la production pétrolière en échange d’importants travaux d’infrastructures. La Russie, qui fournit le Soudan en armement, campe sur des positions voisines. Moscou et Pékin, sans aller jusqu’à utiliser leur droit de veto, se sont d’ailleurs abstenus lors du vote au Conseil de sécurité, en août dernier, sur la proposition d’une force des Nations unies de 20 000 hommes dont Khartoum avait refusé le principe à l’avance.