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Génocide au Darfour : le calcul économique du gouvernement soudanais

Le Figaro, , 05 Septembre 2006

Pendant que l'ONU essaie de rassembler 15 000 soldats pour pacifier le petit Liban, une région grande comme la France aurait bien besoin, elle aussi, de Casques bleus : George W. Bush a dépêché le 25 août dernier un émissaire au Soudan, Jendayi Frazer, secrétaire d'État adjoint pour les Affaires africaines, pour convaincre Khartoum d'accepter le déploiement d'une force de paix de l'ONU au Darfour. Sans succès. Le 31 août, le Conseil de sécurité est passé outre l'opposition du gouvernement soudanais et a approuvé le déploiement d'une force onusienne au Darfour. «La crise n'a que trop duré», a assuré Karen Pierce, la représentante britannique à l'ONU, pour expliquer ce passage en force. Depuis début 2003, les combats et la crise humanitaire dans cette province de l'ouest du Soudan, ont fait entre 180 000 et 300 000 morts et quelque 2,4 millions de déplacés sur une population de 7 millions.

Le président soudanais Omar el-Béchir avait déjà répondu. Toute force «étrangère» sera reçue «comme le Hezbollah a accueilli les Israéliens». Cette rhétorique islamiste habille un conflit où la religion ne joue pourtant aucun rôle. C'est une guerre entre musulmans, un conflit du troisième millénaire où les identités sont utilisées jusqu'à l'absurde pour cacher les véritables enjeux : la terre, l'eau et le partage des richesses. La lutte est d'autant plus féroce que les ressources sont rares. Cette guerre des pauvres déborde sur les pays voisins. Elle se déroule dans le plus vaste pays d'Afrique, presque cinq fois la France, un pays-monde peuplé de seulement 34 millions d'habitants, un immense Far west à peine effleuré par le développement.

Tout commence au printemps 2003, quand un mouvement rebelle nouveau, le SLA (Sudan Liberation Army) attaque une garnison de l'armée. Les rebelles sont des «Africains». Ils se heurtent à une armée et une administration commandée par des «Arabes». Difficile de les reconnaître à l'oeil nu. Tous sont plus ou moins noirs, et tous parlent arabe. On considère généralement que sont «africains» ceux dont l'arabe n'est pas la langue maternelle. Le Soudan est un pays arabophone : l'arabe y est la langue d'échange et de culture. Elle est de plus en plus utilisée en famille, même par ceux qui en avaient une autre à la naissance. Cette évolution est encore plus sensible au Darfour qu'ailleurs. Parce que les mariages entre «Arabes» et «Africains» sont fréquents, mais pas seulement. L'arabe devient petit à petit la langue du Darfour, comme le français est devenu celui de la France. L'appartenance à un groupe ou à un autre est parfois question de politique.

«La moitié de ma tribu, celle qui s'est ralliée au gouvernement, est considérée comme arabe, nous disait un fonctionnaire originaire du Darfour. L'autre est désignée comme africaine.» Pourtant, les révoltés se sont réclamés de leur «africanité». Leurs revendications, elles, sont concrètes : partage du pouvoir. La nouvelle guerre éclate au moment où se termine une ancienne. En 2003, l'affrontement entre le Nord musulman et le Sud, animiste à minorité chrétienne, est sur le point de se régler avec un partage équitable des revenus pétroliers – la production est aujourd'hui de 500 000 barils/jour –, et des postes politiques et administratifs. Théoriquement, le Darfour appartient au Nord. Mais cette région d'aujourd'hui 6 millions d'habitants, incorporée en 1916 au Soudan britannique, s'estime marginalisée.

Elle est aussi en proie à des affrontements classiques entre sédentaires et nomades. Depuis vingt ans, la sécheresse a aggravé ces frictions ; et les kalachnikovs ont remplacé les vieux fusils. Tout était en place pour le drame. Le gouvernement de Khartoum, principalement tenu par ceux que l'on appelle les «Fils du pays» – les Arabes du centre – ne pouvait envoyer son armée, faible et peu nombreuse, combattre les rebelles, surtout que beaucoup de militaires sont originaires du Darfour. Il s'appuiera donc, selon une méthode déjà éprouvée au Sud, sur des milices locales, formées principalement de tribus «arabes». On a donné à ces cavaliers le nom de «djandjawids», qui désignait auparavant les bandits classiques. Ils firent «honneur» à leur nom, pillant, brûlant et violant.

Derrière ces razzias, certains discernent une volonté d'«arabiser» le Darfour. Le conflit a certes pris des aspects politiques, autant intérieurs qu'extérieurs. Sur le plan intérieur, un deuxième groupe armé, le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE) sert de levier à l'ex-idéologue de la période islamiste pure et dure du régime de Khartoum, Hassan al-Tourabi. Écarté depuis 1999, quand le Soudan s'est approché des Etats-Unis, ce dernier soutient ouvertement le MJE. Tourabi rêve toujours de revenir à un Soudan fer de lance de l'islamisme, dans lequel il veut enrôler tous les musulmans, «Africains» comme «Arabes». Il dénonce le traité de paix avec le Sud, et la possibilité de sécession qu'il contient.

La guerre du Darfour déborde aussi sur le Tchad, où l'on retrouve toutes les tribus du Darfour. Au nom de la solidarité ethnique, le président tchadien, Idriss Déby, s'est vu contraint par les siens d'envoyer des troupes soutenir les rebelles. Les camps de réfugiés soudanais au Tchad se sont transformés en vivier de recrutement pour les rebelles du Darfour. Les djandjawids traversent la frontière pour les attaquer. Les cavaliers arabes ne sont pas le seul souci de N'djamena. En représailles, le gouvernement de Khartoum a laissé cette année des groupes tchadiens désireux de renverser le président Idriss Déby utiliser la région comme plate-forme de lancement de leurs offensives.

Cet été, le Tchad et le Soudan se sont réconciliés sous l'égide du Libyen Mouammar Kadhafi. Mais au Darfour, la guerre oppose désormais tout le monde à tout le monde : une partie des rebelles du SLA, qui ont signé en mai la paix avec Khartoum, affronte celle qui n'a pas signé ainsi que le MJE, qui a lui aussi refusé l'accord. Et les djandjawids ont repris leurs exactions. La fin de la saison des pluies risque de donner une accélération supplémentaire à une guerre généralisée, une guerre pour le contrôle du pouvoir, seul dispensateur de richesse dans un pays à l'économie embryonnaire.