Sauver Le Darfour dans le monde

Au Darfour, l'humanitaire risque l'enlisement

La Croix, 22 Février 2006

Médecins du Monde demande solennellement aux parties en conflit de respecter le droit international humanitaire et celui relatif aux droits humains des populations du Darfour.

A quelques exceptions près, le drame humain du Darfour n'intéresse plus les médias. Pourtant, malgré l'adoption d'une série de résolutions adoptées par le Conseil de sécurité, Médecins du monde constate depuis septembre 2005 une dégradation constante du contexte politique et sécuritaire dans le Sud-Darfour. L'éclatement du principal groupe rebelle, le Mouvement de libération du Soudan (SLM/A) et la formation de nouvelles alliances risquent en effet d'aboutir à une multiplication des groupes armés et à la surenchère d'une ligne dure contre le pouvoir central.

Dans ces conditions d'intervention extrêmement difficiles, l'aide humanitaire ne permet toujours pas d'assurer le minimum décent aux personnes déplacées. Les conséquences de cette dégradation se révèlent dramatiques pour les populations les plus vulnérables, et tout particulièrement les femmes et les enfants, premières victimes de cet «enfer sur terre», selon la formule du secrétaire général des Nations unies.

Le Darfour comporte aujourd'hui de nombreux camps pour accueillir les populations déplacées, chassées par les milices janjawids (milices arabes soutenues par les autorités de Khartoum).

Le camp de Kalma situé près de Nyala, la capitale du Sud-Darfour, est le plus vaste d'entre eux. Il accueille officiellement près de 90 000 personnes déplacées, et est devenu une véritable zone franche humanitaire, encadrée socialement par des cheikhs très critiques vis-à-vis des autorités qui n'assurent pas la sécurité de leurs conditions de vie.

Protégé partiellement par une mission de l'Union africaine (cantonnée à un rôle d'observateur du cessez-le-feu), le camp de Kalma devient chaque jour un peu plus instable. Médecins du monde y constate l'augmentation des tensions issues de la multiplication des violences et des exactions, notamment contre les femmes et les jeunes filles, victimes de violences sexuelles.

Dans un environnement d'insécurité permanente, sans autre perspective qu'une dépendance totale à l'égard de l'aide humanitaire, l'accès aux soins de ces populations extrêmement vulnérables est une des conditions essentielles de leur survie. L'intensification de la violence compromet chaque jour davantage le mandat des acteurs humanitaires dont la mission est d'assurer cet accès aux soins.

Médecins du monde a établi depuis juillet 2004 un programme de soins de santé primaire dans les camps de Kalma et de Dereig, et s'efforce d'adopter une stratégie communautaire, en soutenant notamment la volonté des femmes de Kalma de consolider et de créer de nouveaux liens sociaux au sein de leur propre communauté.

Les consultations médicales menées par Médecins du monde reflètent une augmentation de pathologies directement : liées à la dégradation des conditions de vie (diarrhées, malaria, pathologies respiratoires), touchant de façon prépondérante les enfants.

L'exercice de ce mandat médical humanitaire, nécessaire pour les personnes déplacées, est désormais gravement menacé par un contexte géopolitique explosif.

D'un côté une aggravation de la violence incontrôlable en l'état actuel entre les parties en conflit au Darfour, de l'autre une déstabilisation inquiétante du pouvoir tchadien voisin, soumis à son tour à de très graves risques d'implosion. Le cauchemar d'un enchaînement vers une déstabilisation régionale commence à se faire jour, avec un possible embrasement sur fond de tragédie humanitaire.

Médecins du monde demande solennellement aux différentes parties en conflit de respecter le droit international humanitaire et celui relatif aux droits humains des populations du Darfour. L'or ganisation rappelle également avec insistance le principe de distinction entre combattants et populations civiles, constamment violé depuis le début du conflit, et demande aux Nations unies de prendre ses responsabilités pour protéger efficacement.

Les populations contre les exactions dont elles sont encore victimes. Il est également demandé à la communauté internationale de poursuivre activement la recherche d'un règlement politique à ce conflit. Un conflit qui a déjà fait plus de 300 000 morts et plus de 2 millions de déplacés (1), et qui s'enlise chaque jour un peu plus, dans la violence et l'oubli.


(1) Rapport de la commission du développement international de la Chambre des communes du 16 mars 2005 (Darfur, Sudan : The responsibility to protect, 5. report of session 2004-2005), Volume I, p. 7
(voir - www.publications.parliament.uk ).