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Le dilemme du camp de Kalma que les déplacés du Darfour ne cherchent pas à quitter

Le Monde, 30 Juillet 2005

C'est le grand dilemme de l'action humanitaire : nourrir, soigner et protéger les populations réfugiées dans des camps, bref rendre vivable une situation de guerre ou de crise, au risque de perpétuer l'inertie des politiques et donc la crise elle-même. Les personnels humanitaires du camp de Kalma, près de Nyala, dans le sud du Darfour, que Philippe Douste-Blazy a visité vendredi 29 juillet, au deuxième jour d'un voyage en Afrique, n'y échappent pas.

En deux ans, la guerre civile du Darfour (ouest du Soudan) a causé la mort de 180 000 personnes, entraîné le départ vers le Tchad de 200 000 réfugiés. A l'intérieur du pays, 2 millions de personnes déplacées ont dû quitter leurs foyers.

Les militaires de l'Union africaine tentent de contenir la violence avec des moyens qu'ils jugent très insuffisants "nos avions ne peuvent décoller faute de fuel" , soulignent-ils.

Les organisations humanitaires naviguent, elles, entre les exigences du quotidien insécurité, malnutrition et la pression des autorités qui n'attendent qu'un prétexte pour les faire déguerpir.

C'est un enfer que vivent les quelque 120 000 Soudanais concentrés dans ce cloaque, le plus vaste camp au monde de personnes déplacées (autrement dit, réfugiées dans leur propre pays). Le camp, qui comptait 5 000 personnes à son ouverture en février 2004, est devenu une véritable ville de fortune, succession infinie de vagues paillotes, sillonnée par une nuée d'enfants d'allure étonnamment joyeuse.

La relative sécurité que procure cette masse humaine aux villageois pris en tenaille entre les rebelles et les milices progouvernementales, en a fait le succès, le transformant aussi en piège politico-humanitaire. Pourquoi les déplacés quitteraient-ils un camp où ils disposent d'une clinique où les soins sont gratuits (Médecins du monde), de distributions de vivres (ONU, Action contre la faim) et d'écoles (Unicef), équipements et services inaccessibles dans leurs villages ? "Certains tentent de rentrer pour cultiver leurs terres. Mais, ils se heurtent à la violence et reviennent au camp" , témoigne un humanitaire.

Pourtant, la vie n'y est pas une sinécure. "Nous n'avons pas le droit de sortir en ville. Chaque soir, nous entendons des tirs et nous avons peur. Des stocks d'aide alimentaire ont été attaqués par des gens armés. Nos filles se font violer" , a témoigné devant M. Douste-Blazy un homme âgé, enturbanné de blanc, représentant les déplacés. Une liberté de ton surprenante pour les travailleurs humanitaires qui rapportent des cas d'interpellations consécutives à des propos publics comparables, mettant en cause l'inaction des autorités.

- "SITUATIONS DE DÉPENDANCE"

Le ministre des affaires étrangères français, accueilli par des youyous, a pu prendre la mesure des obstacles. Venu apporter le soutien de Paris aux négociations de paix qui ont repris en juin à Abuja (Nigeria), il a aussi annoncé l'attribution d'une subvention destinée à aider la réinstallation des gens de Kalma dans leurs villages d'origine.

Une aide particulièrement difficile à distribuer.

Kasia Bonkowska, administratrice de Médecins du monde au Soudan, a évoqué le risque de conflits entre les déplacés habitués à recevoir de la nourriture et les paysans qui ont pu continuer à vivre de leurs cultures. "Figer des situations de dépendance n'est pas viable à long terme" , a-t-elle rappelé, laissant à l'hôte du Quai d'Orsay le soin de résoudre aussi cette contradiction-là.