Sauver Le Darfour dans le monde

Le piège de la dépendance au Darfour

Liberation,, 27 Juillet 2005

L'aide touchera la moitié des habitants en 2006, entérinant déplacements de population et trafics.

Au printemps, Kofi Annan décrivait encore le Darfour comme «un enfer sur terre».

«Grâce à la mobilisation internationale, le pire a été évité, se félicite aujourd'hui un responsable local de l'ONU. Mais ma crainte, c'est que cette région devienne un purgatoire sans fin.»

L'inquiétude est légitime. L'immense province occidentale du Soudan est le théâtre d'une guerre civile qui a causé de 180 000 à 300 000 morts en deux ans et demi, selon les estimations. Certes, les combats entre les forces gouvernementales et les rebelles sont devenus rares depuis février, à l'exception du djebel Marra, et ces tout derniers jours, de la région de Menwashe, à la jonction entre Nord et Sud-Darfour.

Les grandes opérations de nettoyage ethnique menées par les Jenjawids, milices arabes agissant pour le compte du pouvoir de Khartoum, ont nettement diminué. Les taux de mortalité et de malnutrition sont redescendus sous les seuils d'urgence. Mais la situation des habitants du Darfour ne tient qu'à un fil... humanitaire.

Routes. La guerre et les exactions, visant principalement les populations non arabes, ont chassé un tiers des 6 millions d'habitants de leurs terres. Une catastrophe car la plupart des déplacés sont des agriculteurs sédentaires. Résultat : le Programme alimentaire mondial (PAM) prend en charge 2,1 millions de personnes et vise l'objectif de trois millions en 2006. Soit la moitié de la population du Darfour, région grande comme la France mais qui compte moins de 130 km de routes goudronnées, où les coûts de transport sont exorbitants.

Si la mobilisation internationale a évité qu'aux victimes de la guerre s'ajoutent celles de la famine, elle a achevé de déstructurer une économie locale déjà paralysée par l'insécurité. La circulation de camions humanitaires représente la moitié de tout le trafic de poids lourds au Darfour. En juin, le PAM a acheminé 50 000 tonnes de nourriture.

De quoi aiguiser les appétits dans une région où les armes légères circulent en quantité astronomique et où la paire de kalachnikovs vaut le prix d'une vache. Les attaques de convoi se multiplient. D'après le PAM, qui a «perdu» d'un coup 10 camions dans le Nord-Darfour, en juin, ces incidents sont quasi quotidiens. La semaine dernière, ses entrepôts à El-Geneina, dans l'extrême ouest du Darfour, ont été dévalisés. «Désormais, le sorgho volé est vendu moins cher sur les marchés locaux qu'à Khartoum, ironise un humanitaire. Les vendeurs ne prennent même pas la peine d'ajouter le prix du transport depuis Khartoum pour faire semblant...»

L'autre effet pervers de l'effort humanitaire est de fixer les populations autour des points de distribution de l'aide. Avec 1,9 million de déplacés, dont un tiers vit dans des camps, la question du retour dans les villages est cruciale. Généralement, les paysans sèment au début de la saison des pluies, de juin à septembre : on estime que cette année, seules un quart des surfaces cultivables seront plantées. «Si en octobre, on se retrouve avec une deuxième année sans récolte, cette région va entrer dans une crise interminable, s'inquiète un humanitaire. Et si le Darfour sort de l'actualité, je ne suis pas sûr qu'on arrive à financer un effort aussi massif qu'en 2004 et 2005.» Mais la question du retour des déplacés est piégée.

Le pouvoir de Khartoum y tient absolument. Ceux-ci n'en veulent pas tant qu'ils n'auront pas l'assurance de ne plus être attaqués dans leur village. Les ONG et l'ONU renâclent, craignant de faire le jeu du gouvernement, mais aussi de figer la situation qui, sur le terrain, est plus fluide qu'on ne le croit. Des villageois sont rentrés chez eux, même si on est loin du chiffre fantaisiste de 45 % des déplacés revenus donné par le wali (gouverneur) du Sud-Darfour, lors d'un entretien à Libération.

«Des retours ont eu lieu, pas forcément des familles entières ni des villages entiers, selon une source de l'ONU. C'est souvent pour faire acte de présence et voir comment les choses se passent.» Une terre non cultivée pendant trois années consécutives est considérée comme vacante, selon le droit tribal en vigueur au Darfour.

Compte-gouttes. Ce mouvement n'a pas été suffisamment accompagné au goût de certains humanitaires. Le principal problème reste le manque d'effectif de l'Amis, la force d'observation de l'Union africaine dont les effectifs ont été portés récemment de 3 000 à 7 000 hommes. Leur déploiement devrait prendre encore plusieurs mois, et les moyens terrestres et aériens promis par l'Union européenne et l'Otan n'arrivent qu'au compte-gouttes.

Pendant ce temps, le Sud-Soudan connaît lui aussi une situation critique. Après deux décennies de conflit entre Nord et Sud, un accord de paix a été signé le 9 janvier, donnant l'illusion qu'il n'y avait plus de problème. 60 ONG sont présentes au Darfour, moins de la moitié au Sud. Des poches de famine apparaissent pourtant dans le Bahr al-Ghazal.

«C'est tout le Soudan qui est dans une catastrophe : l'ouest, le sud, l'est et même le nord, s'exclame un bon connaisseur du pays. Il n'y a pas que le Darfour qui vit en enfer.»