Sauver Le Darfour dans le monde

Darfour Drame humanitaire Pour que la paix est une chance

Le Figaro,, 26 Mai 2005

S’il est difficile de savoir avec certitude combien de personnes ont péri dans le conflit au Darfour, dans l'ouest du Soudan, on sait que plus de 2,6 millions de personnes subissent les conséquences dévastatrices de cette crise et ont besoin d'aide de toute urgence.

Des villages entiers ont été incendiés et des récoltes saccagées ; des hommes ont été tués, des femmes violées, des enfants enlevés.
On sait que 1,9 million de personnes ont dû fuir et se réfugier ailleurs sur le territoire soudanais. D'autres ont pu rester chez elles, mais sont dans l'impossibilité de faire les semailles dont dépend leur survie. Si elles ne reçoivent pas des vivres, elles devront à leur tour partir en quête de nourriture et iront grossir les rangs des déplacés dans des camps déjà surpeuplés.

Pendant un temps, les crimes commis contre les civils du Darfour n'ont pas fait les gros titres des journaux. Mais depuis plus d'un an, ils sont en première page. Qu'il ait fallu une mobilisation générale des médias pour que l'on intervienne enfin est au déshonneur non seulement du Soudan, mais aussi de la communauté internationale tout entière. Encore aujourd'hui, ceux qui essayent de mettre un terme à la crise du Darfour ne bénéficient pas du soutien qu'il leur faudrait.

Nos deux organisations ont uni leurs forces pour faire cesser l'horreur. L'Organisation des nations unies a pris la tête des opérations de secours et des efforts visant à ce que les auteurs des crimes les plus odieux ne puissent plus jouir de l’impunité. L’Union africaine a pris l’initiative pour ce qui est d’assurer la sécurité sur le terrain et de relancer les négociations politiques, seul moyen de rétablir une paix durable (ces négociations devraient reprendre le 10 juin à Abuja, au Nigeria).

Ces derniers mois, la situation s'est stabilisée et moins d'exactions massives ont été signalées. Une vaste opération -humanitaire dirigée par l'ONU est en cours,' avec plus de 10 000 agents humanitaires (pour la plupart soudanais) s'occupant de fournir des vivres, de l'eau, des abus et des articles de première nécessité à près de 1,8 million de personnes.

Dans les secteurs oÙ ils sont déployés., les soldats de l'Union africaine font des efforts héroïques qui ont de réels effets : la population est plus à l'abri de la violence prédatrice, beaucoup de gens sont rentrés dans leurs villages et les attaques se sont faites moins fréquentes.

Dans certaines zones, la situation humanitaire est sans aucun doute meilleure quelle ne l'était fi y a un an, mais l'accès demeure limité, le harcèlement des agents humanitaires a empiré et les. conditions de sécurité demeurent excessivement mauvaises.

Des centaines de milliers de personnes touchés par la guerre ne reçoivent toujours pas l'aide dont elles ont besoin et les soldats de l'Union africaine sont à ce jour trop peu nombreux pour se déployer sur l'ensemble d'un territoire aussi vaste. Les agents humanitaires sont régulièrement harcelés par les autorités locales, et parfois même attaqués, kidnappés ou menacés de violence.

Les représentants des ONG humanitaires étrangères ont de plus en plus de mal à obtenir des visas. Et les camions qui acheminent les secours sont détournés, souvent par des rebelles. Ce mois-ci, deux chauffeurs du Programme alimentaire mondial ont été tués dans deux attaques séparées. Tous ces facteurs font que dans beaucoup de cas, ceux qui ont le plus besoin de l'aide ne la voient pas arriver.

La réaction de la communauté internationale est donc tragiquement insuffisante sur deux plans: fi manque 350 millions de dollars pour aider plus de 3 millions de personnes à survivre jusqu'à la fin de cette année, et il faut plus de soldats, de policiers, d'avions et d'autres véhicules, d'activités de formation et de soutien logistique pour permettre à l'Union africaine de protéger la population dans une grande partie du Darfour.

Dans le cadre de nos efforts pour régler la crise du Darfour, nous avons convoqué ensemble la conférence des donateurs, qui s'ouvre aujourd'hui à Addis-Abeba : pour donner au reste du monde - en particulier aux pays riches qui ont les moyens d'apporter des fonds et dont les médias et l'opinion publique ont réclamé avec le plus d'insistance que l'on mette fin aux atrocités au Darfour, l'occasion de serrer les rangs et d'offrir un soutien tangible aux Africains qui agissent concrètement sur le terrain.

Cette conférence sera le prolongement de celle qui s'est tenue à Oslo le mois dernier, et à laquelle quelque 4,5 milliards de dollars d'aide ont été promis, principalement pour consolider la paix fragile qui s'est finalement instaurée entre le Nord et le Sud après 21 ans de guerre civile.

Certes, le Darfour ne pourra se remettre que si le reste du Soudan est en paix, et si le nouveau gouvernement d'unité nationale (qui devrait prendre ses fonctions en juillet) engage le pays tout entier sur une voie nouvelle n'excluant personne.

La force de maintien de la paix de 10 000 hommes que l'ONU déploie actuellement dans le Sud permettra donc à la paix de s'installer durablement partout dans le pays, y compris au Darfour.
Cela étant dit, il est urgent d'intervenir au Darfour même, et ce sur trois fronts.

Le financement de l'action humanitaire doit être intégralement assuré et toutes les parties doivent garantir la liberté de circulation et la sécurité des agents des organisations humanitaires, tant inter gouvernementales que non gouvernementales.

Il faut accroître les effectifs de la force de l'Union africaine et lui apporter un soutien logistique et financier pour queue puisse vraiment assurer la sécurité partout au Darfour, ce qui permettra aux gens de rentrer chez eux et de reprendre leurs activités agricoles.

Les États africains qui ont promis des contingents doivent les fournir sans tarder et les donateurs doivent apporter les moyens nécessaires pour que ces contingents puissent être déployés. Tant le gouvernement que les rebelles doivent s'assurer la maîtrise complète de leurs forces et milices et veiller à ce qu'elles respectent scrupuleusement le cessez-le-feu et le droit humanitaire.

Enfin, les parties au conflit doivent négocier un accord politique offrant de solides garanties en vue de l'instauration d'une paix durable. L'Union africaine et la communauté internationale dans, son ensemble peuvent aider. Mais en fin de compte, les Soudanais sont les seuls à pouvoir faire et maintenir la paix.


* Respectivement Secrétaire général de l'Organisation des Nations unies
et président de la Commission de l'Union africaine.