Sauver Le Darfour dans le monde

Kofi Annan lance un appel pour régler le conflit dans la province soudanaise.

Liberation, 22 Février 2005


Darfour, «un enfer sur terre» qui peine à mobiliser.


C'est un cas sans précédant dans l'histoire de l'ONU. Alors que le Conseil de sécurité s'apprête à envoyer 10 000 Casques bleus au sud du Soudan, la guerre civile continue de faire rage dans l'ouest, au Darfour.

Verra-t-on cette situation surréaliste dans laquelle des troupes internationales restent l'arme au pied tandis que des massacres sont perpétrés à quelques centaines de kilomètres de là ?

Il est vrai que surveiller un accord de paix, signé en grande pompe le 9 janvier à Nairobi, est plus facile qu'intervenir dans une région grande comme la France où rebelles, armée gouvernementale et milices politico-ethniques s'affrontent dans un théâtre d'ombres.

Appel au secours. Alarmé par l'intensification de l'offensive gouvernementale depuis la fin de l'année dernière, Kofi Annan a lancé la semaine dernière un véritable appel au secours au Conseil de sécurité. «Ces deux dernières années, nos congénères du Darfour ont vécu ce que l'on pourrait presque qualifier d'enfer sur terre», a déclaré le secrétaire général de l'ONU, en présentant le rapport de la Commission d'enquête sur les droits de l'homme au Darfour, qui dénonçait les crimes contre l'humanité commis principalement par l'armée soudanaise et les milices arabes pro-gouvernementales, les fameux Jenjawids.

Point d'achoppement. La déclaration de Kofi Annan a marqué les esprits mais aucune décision n'est venue prendre le relais. Le Conseil de sécurité ne cesse de tergiverser. Réuni depuis plusieurs jours déjà, il doit voter une résolution sur le Soudan. La cessation des combats au Darfour est le principal point d'achoppement.

L'Union africaine, qui a décidé de faire du Darfour un test de sa capacité à gérer les conflits, s'est engagée à déployer 3 000 observateurs sur le terrain : une goutte d'eau dans l'océan. En plus du manque de moyens, les Africains sont divisés les pays arabes s'opposent à une intervention armée, solidarité avec Khartoum oblige. Ils ne s'entendent que sur un seul point : la volonté de régler la crise du Darfour en famille, sans intervention de l'extérieur.

Face à l'impuissance de l'Union africaine, Kofi Annan appelle l'Otan et l'Union européenne à s'impliquer davantage. Une idée qui n'enchante guère Paris, pour qui c'est aux Africains de gérer cette crise et qui estime que l'Otan a déjà assez à faire comme ça. Quant aux Etats-Unis, leur position est ambiguë : après avoir qualifié ce qui se passait au Darfour de «génocide», l'administration Bush fait tout pour ne rien faire, tout en donnant l'impression de camper sur une ligne dure.

Le Pentagone ne veut surtout pas entendre parler d'une intervention militaire et plaide pour un régime de sanctions. Pour parachever cette cacophonie, un autre point de la résolution de l'ONU prête à d'âpres polémiques : le cadre dans lequel seront jugés les responsables des atrocités au Darfour. Par hostilité de principe à la Cour pénale internationale (CPI), Washington milite pour la création d'un tribunal spécial. Les Européens y voient au contraire une occasion rêvée de faire fonctionner la CPI.

«Solution interne». Dans ce contexte, Khartoum joue sur du velours. Dans un entretien à Libération, le chef de la diplomatie soudanaise, Moustafa Osman Ismaïl, se déclare prêt à «juger au Soudan les responsables d'exactions, quels qu'ils soient. Mais avant de juger, il faut ramener la paix.» Khartoum plaide pour une «solution interne» à la crise et compte sur la médiation de John Garang, le chef rebelle sudiste en passe de devenir vice-président du Soudan, pour «amener les rebelles à négocier». A négocier ou à se rendre ?