Sauver Le Darfour dans le monde

Le Tchad intervient militairement en Centrafrique

Le Monde, 20 Novembre 2006

Nouveau signe de la dimension régionale de la crise qui menace les pays voisins du Darfour, le Tchad s'est lancé dans une intervention militaire en République centrafricaine (RCA). Menacé par une rébellion à ses frontières et confronté à des troubles dans l'Est, le gouvernement tchadien a déjà instauré l'état d'urgence dans sept régions du pays et dans la capitale, N'Djamena, pour la première fois depuis 1963.

Pour expliquer cette mesure, et le déploiement de troupes tchadiennes en Centrafrique, le ministre de la justice, Abderrahmane Djasnabaille, a rappelé, dimanche 19 novembre, que "les intérêts vitaux du Tchad (étaient) menacés" et qu'il lui fallait être "solidaire" de son voisin du Sud.

Cette solidarité relève de l'urgence, alors que des groupes rebelles se sont établis dans un chapelet de points le long des frontières soudanaises et centrafricaines et menacent d'ouvrir conjointement plusieurs fronts. En réponse, le Tchad, qui vient de recevoir d'importantes livraisons de matériel militaire, notamment en provenance de Libye, tente donc de reprendre le contrôle de son "ventre mou" et continue d'accuser le Soudan d'être le parrain de ses ennemis.

Plusieurs centaines d'hommes, selon une source militaire tchadienne, sont en cours de déploiement en Centrafrique, appuyés par des véhicules blindés. Parallèlement, des troupes tchadiennes devraient être dirigées vers le Nord-Est pour y attaquer la zone contrôlée par l'Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR), en tentant de les prendre en tenaille avec le concours des troupes centrafricaines - globalement passives depuis que l'UFDR a pris le contrôle de la petite ville de Birao et de sa longue piste d'atterrissage, la seule de la région, le 30 octobre - et des troupes de la Fomuc, une force régionale de 380 hommes (Tchad-Gabon-Congo).

La France, liée à la Centrafrique par des accords de défense, devrait appuyer le dispositif tchado-centrafricain en apportant une aide logistique, des éléments de renseignement et, indique-t-on de bonne source à Paris, des "conseillers militaires armés". Leur nombre n'a pas été précisé.

MISSION DE L'ONU

Au sein de l'UFDR se trouvent, côte à côte, des Centrafricains et des "libérateurs" tchadiens ayant combattu aux côtés de l'actuel président, François Bozizé, lorsque celui-ci a pris le pouvoir par les armes, le 15 mars 2003, au terme d'une opération lancée depuis son exil de N'Djamena. Les "libérateurs", condottiere jamais récompensés, se sont retournés contre leurs anciens employeurs tchadiens et centrafricains.

La zone qu'ils contrôlent, avec leurs alliés, dans le nord-ouest de la RCA, est donc un corridor que les rebelles tchadiens pourraient emprunter pour attaquer leur pays depuis le Soudan.

C'est dans ce contexte qu'une mission de planification des Nations unies devait arriver au Tchad, mardi, puis se rendre en RCA pour y étudier les conditions d'un éventuel déploiement d'une force internationale. L'idée, développée à l'origine pour assurer la protection des camps de réfugiés soudanais au Tchad, avait été reprise, sur initiative française pour "sauver le soldat Déby", selon une source onusienne, grâce à une extension de la mission des Nations unies au Darfour, destinée à empêcher les chassés-croisés de rebelles dans la région. Mais le gouvernement tchadien a fait savoir qu'il s'opposait à cette idée, lui préférant l'hypothèse du déploiement d'une force tchado-soudanaise à la frontière, dont les effectifs pourraient se monter à 2 000 hommes, en affirmant se refuser à une "intervention étrangère" au Darfour dont la base arrière serait au Tchad, une idée fortement inspirée par la Libye, nouvel allié de N'Djamena.