Sauver Le Darfour dans le monde

Désolation au Darfour

Le Monde Diplomatique, 01 Mai 2004

La région du Darfour, au nord-ouest du Soudan, est ravagée, depuis février 2003, par un conflit économico-politique qui a provoqué la mort de plusieurs milliers de personnes et un exode massif de réfugiés au Tchad. Cette catastrophe humanitaire, à propos de laquelle les Nations unies évoquent un « nettoyage ethnique », est souvent éclipsée par les fragiles pourparlers de paix entre le nord arabo-musulman et le sud chrétien et animiste, qui s’affrontent depuis 1983 sur fond de manne pétrolière. Au Darfour, où l’ONU a enfin pu envoyer une mission d’enquête le 22 avril 2004, les combats meurtriers rappellent que la paix au Soudan n’est pas seulement une question nord-sud mais une équation nationale.

La guerre qui ensanglante les trois Etats du Darfour, à l’ouest du Soudan, depuis février 2003, a provoqué l’une des plus graves catastrophes humanitaires de ce début de siècle : 110 000 réfugiés au Tchad, 700 000 déplacés à l’intérieur du pays, plus de 10 000 morts (1). Les témoins relatent tous les mêmes scènes de désolation et de pillage : attaques à l’aube, villages brûlés, routes coupées, troupeaux volés, districts interdits aux organisations humanitaires et aux étrangers. En quelques mois, les conflits tribaux qui rythment l’actualité du Darfour depuis vingt ans se sont transformés en une guerre civile meurtrière.

Le Darfour tire son nom de l’ethnie Four, peuple de paysans noirs qui habite le massif montagneux du djebel Marra, au centre du pays. Ce groupe dominait un royaume longtemps indépendant, incorporé au Soudan en 1916. La province est divisée en trois Etats – Darfour Nord, Sud et Ouest (2). La moitié nord est saharienne, parcourue par des nomades chameliers. Au centre et au sud, en dehors des zones de montagnes mieux arrosées, tribus pastorales et populations paysannes voisinent avec des heurts réguliers, particulièrement lorsque les pluies se font rares. Le Darfour compte de nombreuses tribus. Toutes sont musulmanes, mais l’arabe n’est la langue maternelle que d’une minorité. Les tribus « arabes », ou du moins appelées telles par leurs adversaires, sont généralement nomades, chamelières au nord, vachères au sud. Les tribus « africaines » sont parfois pastorales mais plus souvent paysannes. A Khartoum cependant, tous sont souvent considérés avec le même mépris.

La chronique du Darfour est celle de conflits entre éleveurs, à la recherche d’eau et de pâturages, et paysans protégeant leurs champs et leurs maigres biens. Dans ce pays chiche en ressources, totalement dénué d’équipements et laissé à l’abandon, l’explosion démographique (la province compte 6 millions d’habitants, deux fois plus qu’il y a vingt ans) a rendu plus violente la compétition pour l’eau et l’espace. La régulation traditionnelle des conflits, fondée sur le respect par les nomades d’itinéraires et de périodes précises de transhumance, a commencé à s’effondrer avec la grande sécheresse et la famine du milieu des années 1980. Depuis, le Darfour est en crise. Malgré la présence de responsables politiques originaires de la région dans les allées du pouvoir à Khartoum, la situation s’y détériore année après année.

Une guerre meurtrière avait opposé, en 1985-1988, les Fours aux tribus arabes lancées à l’assaut de leurs villages, sur fond d’allées et venues entre le Tchad et le Darfour, d’interventions de la Légion islamique libyenne et de jeux de pouvoir du parti Oumma de M. Sadeq El Mahdi. Elle avait pu sembler un moment de paroxysme, lié à la période de sécheresse. Avec le recul, elle apparaît comme une prémisse. Les Arabes rezeigats du Sud y avaient obtenu confirmation d’un « dar » (pays) à eux dans la région d’Ed Duein, mais l’impression de trêve, plutôt que de paix, prévalait lors de la « conférence de paix » en novembre 1989.

L’instauration d’un régime militaro-islamiste au Soudan, en 1989, ne régla pas le problème de l’insécurité. Au contraire, la bienveillance plus marquée des autorités envers les « tribus arabes » encouragea les plus belliqueuses d’entre elles. Plusieurs des leurs figuraient parmi les dignitaires du nouveau régime. Il y eut tout au long des années 1990 plusieurs guerres locales, le plus souvent ignorées à l’étranger : en 1990, entre Fours en faveur de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS) du colonel John Garang et l’armée soutenue par les « Arabes » benis halbas (3). En 1996, dans le sud, entre Rezeigats et Zaghawas. En 1997-1999, dans l’Ouest, entre paysans masalits et arabes um julluls. Le plus souvent, l’initiative des hostilités revient aux tribus « arabes ». Pour désigner leurs milices se répand alors un vocable terrifiant, Janjawid, mot composé qui signifie approximativement « les cavaliers du diable, armés de kalachnikovs ». Car si, autrefois, on chargeait avec des lances et des épées, on attaque, depuis les années 1980, avec des fusils d’assaut.

Depuis 2001, les incidents impunis (attaques de villages, razzias et vols de troupeaux) se sont multipliés, notamment entre Nyala et El Geneina, éprouvant particulièrement les communautés masalits et fours. Le caractère systématique et massif des assauts convainquit les victimes qu’une tentative coordonnée de « nettoyage ethnique » était à l’œuvre. Dans le Darfour du Nord plusieurs incidents graves réanimaient, au même moment, la tension entre Zaghawas et Arabes ereghats ou rezeigats.

Le 25 février 2003, un Front de libération du Darfour (FLD), présidé par l’avocat Abdel Wahid Mohamed Nur, déclenche l’insurrection dans le djebel Marra. La rébellion unit cette fois la quasi-totalité des tribus « africaines » du Darfour. Fondé un peu plus d’un an auparavant, le FLD s’appuie sur les milices d’autodéfense villageoises fours. Pour signifier son élargissement aux autres tribus africaines, notamment aux Masalits, aux Zaghawas et aux Bertis, il prend, en mars 2003, l’appellation d’Armée de libération du Soudan (ALS).

L’affaire a été bien préparée. L’ALS lance à l’assaut des postes de police et des garnisons de l’armée des raids de Toyota équipées de mitrailleurs Dushka, garnies de combattants munis de lance-roquettes RPG, de mortiers et de kalachnikovs. Les chefs utilisent des téléphones satellites. Les rebelles s’emparent de localités comme Golo, au djebel Marra, où ils établissent leur quartier général, ou Tinè, à la frontière tchadienne, siège du principal sultanat zaghawa. Leur chef militaire est un homme d’expérience : en 1990, Abdallah Abakkar était l’un des commandants du raid triomphal qui, parti du Darfour, avait installé M. Idriss Deby au pouvoir à N’Djamena. Au printemps 2003, les forces gouvernementales subissent revers sur revers. L’armée fait face avec d’autant plus de mal que ses effectifs sont concentrés au sud du Soudan (4) et qu’elle enregistre un nombre significatif de désertions de soldats originaires du Darfour.

A Khartoum, le président Omar El Bechir réagit en militaire, transfère des unités du sud du Soudan et cherche à verrouiller les frontières avec les pays voisins, le Tchad et la Libye. Le colonel Mouammar Khadafi accepte d’arrêter le trafic des camions entre la Libye et le Darfour, et le président tchadien Idriss Deby coopère avec l’armée soudanaise dans la zone frontière. Mais les armes sont abondantes, les frontières du désert incontrôlables. Le 25 avril 2003, l’ALS réussit un audacieux coup de main en pénétrant dans El Fasher, la capitale du Darfour Nord ; elle prend le contrôle de l’aéroport et s’empare du général d’aviation Ibrahim Bushra (5)

A Khartoum, l’humiliation est à son comble. Le président limoge les gouverneurs du Darfour et fait arrêter de nombreux intellectuels et notables soupçonnés de sympathie pour la rébellion, à Nyala et El Fasher. Un comité de crise est constitué dont la principale décision va se révéler lourde de conséquences. Le général Osman Mohamed Kibir, nouveau gouverneur du Darfour Nord, enrôle officiellement les milices arabes, les arme et leur donne carte blanche. Les insurgés continuent à marquer des points, mais leurs villages sont désormais également attaqués.

A la fin de l’été, le président Bechir prend secrètement langue avec l’ALS, par l’intermédiaire du président tchadien. Ce dernier, d’origine zaghawa, connaît bien les rebelles et redoute que la crise n’altère son alliance avec le président Bechir. L’entremise réussit et un cessez-le-feu est conclu le 3 septembre à Abéché (Tchad). Il sera sans lendemain. Pour Khartoum, il s’agissait surtout de profiter des divergences politiques apparues au sein de la rébellion.

Un second groupe, le Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE), multiplie en effet les actions au Darfour Nord. Présidé par le docteur Khalil Ibrahim, 44 ans, le MJE est à base zaghawa. Ancien membre du parti islamiste du docteur Hassan Al Tourabi (6), M. Ibrahim est de la famille du sultan de Tinè et a rompu avec le régime en 1999. En 2000, son groupe avait publié anonymement un Livre noir à succès, dénonçant la main mise sur l’Etat et la politique soudanaise de trois grandes tribus du nord du Soudan, Cheiquir, Djaalin et Danagla. Le MJE n’éprouve pour autant guère de sympathies pour la cause du sud du Soudan et se veut l’avocat d’un vaste Soudan central négligé, allant de la mer Rouge au Darfour.

Accusé par les autorités d’être un faux nez du docteur Tourabi (qui nie à moitié), le MJE ne fut pas invité à Abéché. Malgré le cessez-le-feu, la guerre se poursuivit donc, et ce d’autant plus que les Janjawids, écartés eux aussi de l’accord, poursuivaient leurs razzias, notamment dans la région de Zalingei, attaques de plus en plus souvent coordonnées avec l’aviation gouvernementale.

A l’expiration du cessez-le-feu, le 16 décembre 2003, la guerre reprit dans l’ensemble de la province. Ayant eu le temps de renforcer son armée, le gouvernement de Khartoum passa à l’offensive, avec de notables succès. Le chef militaire de l’ALS, M. Abdallah Abakkar, fut tué et l’armée reconquit les centres du pays zaghawa, Kulbus et Tinè, provoquant l’exode au Tchad de plusieurs dizaines de milliers de femmes et d’enfants. Même succès plus au sud, en pays masalit, et jusque dans les lointaines collines sahariennes habitées par les Meidobs. En revanche, les tentatives de l’armée d’investir le djebel Marra tournèrent court.

Proclamant sa « victoire complète », le président Omar El Bechir annonça le 9 février la « fin des opérations militaires ». Il n’en était rien. L’armée avait rétabli son contrôle sur les agglomérations, mais les combats continuaient. Les massacres de civils aussi. Ainsi, par exemple, le 27 février, dans la région de Tawila (Darfour Nord) ou, le 7 mars, dans celle de Wadi Salih (Darfour Ouest), où les Janjawids exécutèrent de sang-froid plus d’une centaine d’adultes. Les Nations unies ont également repéré au moins quatre camps de concentration de femmes et d’enfants où les conditions de vie sont effroyables. L’ALS, avec son nouveau chef militaire, M. Jibril Abelkarim Bahri, reste cependant puissante, malgré ses divisions internes : elle compterait plus de 10 000 combattants organisés.

L’espoir de parvenir à la paix dans l’interminable guerre du sud du Soudan limite les initiatives internationales au Darfour. Au Kenya, le gouvernement négocie avec l’APLS. La lenteur des discussions, engagées en octobre 2002 sous une forte pression de la diplomatie américaine, inquiète cependant (7). Le colonel Garang et le président Bechir peuvent-ils, à eux seuls, décider pour tout le Soudan ? L’insurrection du Darfour rappelle que non.

Conscient de la difficulté, M. John Garang se montre prudent. Tout en préservant les négociations en cours à Naivasha, au Kenya, il a protesté contre les ravages de l’armée et des Janjawids au Darfour et a apporté une aide militaire discrète à l’ALS. Il n’avait pu, ces derniers mois, éviter une crise de l’Alliance nationale démocratique, regroupement des opposants au régime, dont le pacte fondateur (droit à l’autodétermination pour le Sud en échange du soutien du Sud aux revendications démocratiques au Nord) s’était trouvé sérieusement écorné par le « cavalier seul » des négociations de Naivasha. Mais, le 13 février 2004, malgré les réticences de son président, M. Osman El Mirghani, le conseil de l’AND acceptait l’adhésion de l’ALS, donnant à la rébellion de l’Ouest la légitimité d’une cause nationale.

La seule offre politique du président soudanais aux insurgés darfouriens (une conférence de paix à Khartoum dirigée par un comité choisi par lui) s’apparentait, jusque-là, à une demande de reddition pure et simple. En mars 2004, à la veille du dixième anniversaire du génocide rwandais, les agences des Nations unies se résolurent à dénoncer ouvertement le « nettoyage ethnique » en cours au Darfour tandis que le secrétaire général Kofi Annan évoquait une intervention armée internationale.

Le président Bechir accepta, sous cette pression, de conclure, le 8 avril 2004, en présence d’observateurs internationaux, un nouveau cessez-le-feu de 45 jours, incluant cette fois le MJE. Mais, en l’absence d’un véritable accord politique entre la rébellion et le gouvernement et d’un désarmement effectif des milices arabes, ce troisième cessez-le-feu en six mois risque bien de n’être qu’un numéro de plus dans une longue série de faux-semblants.