Sauver Le Darfour dans le monde

Pourquoi le Soudan est devenu

Christian Science Monitor, 30 Juin 2004

Le Secrétaire d’État Colin Powell est arrivé mardi à Khartoum

Johannesburg, Afrique du Sud. La dernière fois qu’un Secrétaire d’État américain s’est rendu au Soudan, c’était en 1978 quand Cyrus Vance, envoyé de Jimmy Carter, s’est arrêté pour réapprovisionner son avion en fuel.

Mais le fait que Colin Powell soit arrivé mardi pour une visite de haut niveau de deux jours, c’est un signe de l’importance croissante du Soudan. Ce voyage est la dernière preuve en date d’un changement important de la politique américaine envers l’État dirigé par des Musulmans et qui a autrefois hébergé Osama Ben Laden.

Le but de cette visite est de circonvenir les souffrances et la violence dans la région du Darfour à l’ouest du Soudan, théâtre de la plus grave crise humanitaire du monde.

Mais les analystes disent qu’elle pourrait aussi satisfaire d’autres buts de la Maison Blanche. Si l’équipe de Bush pouvait ramener le Soudan dans la famille des Nations, comme elle l’a fait cette semaine avec la Libye, elle réaliserait une victoire diplomatique sur la guerre de la terreur. Cela pourrait aussi rassurer sa base chrétienne conservatrice en assurant un accord de paix dans l’autre guerre du Soudan, un conflit de 21 ans entre les Musulmans du nord et le sud largement chrétien. Et cela permettrait d’éviter une autre mise au pilori de la politique étrangère si cela pouvait prévenir une répétition du génocide du Rwanda de 1994 au Soudan.

« Les gens commencent à utiliser le terme de génocide en relation avec le Darfour », déclare Jennifer Cooke du Centre d’études stratégiques et internationales, une pensée rampante à Washington. Cette accusation, spécialement dans une année d’élection, et particulièrement après que cette administration ait fait autant d’efforts » pour une convention de paix nord-sud, « n’est pas un problème dont ils veulent s‘occuper. »

« De plus, dit-elle, s’ils peuvent renforcer les liens avec le gouvernement soudanais, ils pourraient soutenir la thèse que : « notre forte implication contre la violence n’a pas été productive qu’en Iraq ; nous avons aussi ramené quelques États vagabonds dans le droit chemin ».

De l’utilisation d images satellites

Les raisons américaines de s’engager dans la crise du Darfour pourraient ne pas être entièrement altruistes, disent des observateurs, mais la passion de l’équipe de Bush pour le Soudan permettrait aussi d’assurer qu’un soulagement réel puisse effectivement survenir au Darfour pour les populations à risque.

Dans ses commentaires juste avant le voyage, Andrew Natsios, chef de l’Agence pour le développement international, qui voyageait avec M. Powell, a déclaré que jusqu’à un million de réfugiés soudanais pourraient mourir cette année à cause du nettoyage ethnique soutenu par le gouvernement.

Dans une décision de l’engagement de l’administration sur la question, M. Natsios a fait la démarche inhabituelle d’utiliser la semaine dernière des images satellites pour montrer la destruction de quelque 300 villages par les milices arabes Janjaweed, qui sont apparemment soutenues par le gouvernement soudanais. Les Janjaweed ont tué, violé et pillé principalement des villageois noirs, qui sont ethnique ment - et peut-être politiquement - reliés aux deux groupes rebelles qui ont engagé une lutte antigouvernementale en 2003.

Un autre officiel américain, l’ambassadeur des crimes de guerre Pierre-Richard Prosper, a aussi déclaré récemment que les Américains avaient trouvé des « indications de génocide » dans la région, laquelle fait environ la superficie du Texas. Les Nations Unies disent que 30 000 personnes sont mortes jusqu’à présent et qu’un million d’autres ont été déplacées.

Aiguillonnés par l’équipe de Bush, le gouvernement soudanais et les rebelles chrétiens du sud, avancent lentement vers un accord de paix global pour deux ans. La guerre a éclaté en 1983 après que le sud ait pris les armes contre Khartoum. Les insurgés réclament un traitement plus équitable des gens du sud et une part de la richesse pétrolière du pays. Des négociateurs se rencontrent actuellement au Kenya pour finaliser les détails sur le maintien de la paix et la démobilisation des troupes. Une autre série de discussions est prévue plus tard cette année.

Un tel accord mettrait fin à la plus longue guerre civile d’Afrique. Cela serait aussi un trophée que la Maison Blanche pourrait brandir devant sa base chrétienne conservatrice, qui s’est outrée que les Arabes du nord kidnappent et asservissent les Chrétiens du sud pendant la guerre. Et cela permettrait aux Américains de procéder à la levée des sanctions contre le Soudan et de restaurer des liens diplomatiques officiels, ce que les Américains ont fait lundi avec la Libye, un autre pays musulman ayant eu des connections avec le terrorisme dans le passé.

A un moment donné en janvier, un accord nord-sud était si proche que les leaders soudanais des deux côtés ont commencé à demander leurs visas afin de se rendre à la Maison Blanche pour la cérémonie de signatures. Mais récemment, les rebelles du sud ont déclaré qu’ils ne rejoindraient pas le gouvernement soudanais s’il était impliqué dans le génocide du Darfour.

Les droits de l’homme et d’autres groupes de tendance libérale ont commencé à exercer une pression sur les Américains pour régler les abus croissants au Darfour. Au milieu des commémorations du 10ème anniversaire du génocide du Rwanda en avril, le chœur est devenu encore plus fort.

La question du Darfour est politiquement « facile pour Bush, puisqu’il gagne de la droite et de la gauche », déclare Robert Rotberg, un spécialiste de l’Afrique à l’université de Harvard, à Cambridge, Massachusetts.

Mais trouver une vraie solution pourrait être plus difficile. Malgré le désir grandissant dans l’administration et au Congrès pour une action au Darfour, il y a peu de volonté de mettre un pied américain sur le terrain pour arrêter les tueries ou sauvegarder la paix. Des Sénateurs républicains tels que Mike DeWine de l’Ohio et John McCain de l’Arizona préconisaient de payer des troupes d’autres pays - peut-être par le biais d’une mission de maintien de la paix des Nations Unies. Mais il existe des réticences au Conseil de sécurité de l’ONU - parmi des nations comme la Chine, le Pakistan et l’Algérie, semblerait-il - de trop s’impliquer au Darfour.

Kofi Annan ,Secrétaire Général des Nations Unies, se trouve aussi au Soudan cette semaine pour mesurer la situation. Il est prévu qu’il rencontre Powell.

Méfiance à cause de l’Iraq

Il semblerait qu’il existe aussi une profonde suspicion autour de la visite de Powell - une peur liée aux actions américaines en Iraq. « La peur est qu’il y ait un plan délibéré de déstabilisation du Soudan, dit Abdul-Rahim Ali Mohamed Ibrahim, chef de l’Institut international de la langue arabe de Khartoum. Nous ne voyons pas de différence avec ce qui se passe en Iraq et ce qui se passe au Soudan. »

Mais la pression semble vraiment faire effet. Le Président du Soudan a récemment donné l’ordre à ses militaires de désarmer les milices Janjaweed, bien qu’on ne sache pas très bien si l’ordre a été suivi.

* Des informations des services télégraphiques ont été utilisées dans ce rapport.