Sauver Le Darfour dans le monde

Imposer ou négocier la paix au Darfour?

Www.cyberpresse.ca, 31 Octobre 2006

Alors que la mobilisation pour le Darfour perdure dans les médias internationaux, le gouvernement soudanais a orchestré un nouveau coup de théâtre dans sa confrontation avec les Nations Unies : il vient d’expulser du Soudan le Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU, Jan Pronk, rien de moins. Ce dernier s’est en effet attiré l’hostilité de l’armée soudanaise en évoquant sur son blog personnel de lourdes pertes et des désertions que les forces soudanaises auraient récemment subies au Darfour, des forces dont le moral serait au plus bas. Selon les Soudanais, Jan Pronk aurait outrepassé son mandat, choisissant d’augmenter la pression sur le gouvernement soudanais pour que ce dernier accepte le déploiement de Casques bleus au Darfour demandé par le Conseil de sécurité.

Débat au Canada

Dans ce bras de fer entre les défenseurs de la résolution 1706 et le gouvernement soudanais, des députés canadiens ont plaidé pour une implication forte du Canada, lors d’un débat sur la situation au Darfour à la chambre des Communes à Ottawa, le mardi 3 octobre dernier : après l’échec international face au génocide rwandais, et après la proclamation à l’ONU d’une «responsabilité de protéger», le Canada devait prendre le leadership d’une intervention internationale au Darfour, où, selon certains députés, un nouveau génocide était en cours. Cette obligation découlait de la forte implication canadienne dans la formulation de cette responsabilité de protéger après l’expérience du général Roméo Dallaire au Rwanda.

Des députés canadiens, tels Keith Martin, ont même appelé à une intervention armée contre le régime soudanais, y compris sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU, faisant écho à la lettre ouverte publiée par Anthony Lake, Susan Rice et Donald Payne dans le Washington Post le 2 octobre dernier.

Une mobilisation forte ne doit pas signifier un recours mal préparé à la manière forte qui laisserait les personnes déplacées sans aide et inciterait tous les groupes armés au Soudan à redoubler de violence, aggravant la situation régionale. Il semble encore utile de plaider non pas pour faire la guerre, mais pour gagner la paix.

La situation actuelle au Darfour mêle deux drames :

1) des combats violents, en particulier à la frontière entre le Nord Darfour et le Tchad, qui opposent d’une part les groupes rebelles qui ont refusé de signer l’accord de paix du 5 mai 2006 et ont formé le Front de la Rédemption nationale, et d’autre part les forces armées soudanaises, déployées en force au Darfour, et alliées à diverses milices et aux anciens chefs rebelles qui ont signé l’accord du 5 mai;

2) des violences incessantes contre les populations non combattantes et déplacées, en particulier contre les femmes, pour terroriser et faire fuir ces populations parce qu’elles sont jugées favorables à l’ennemi du fait de leur appartenance ethnique. Ces violences ont également visé les opérateurs humanitaires qui assistent ces populations.

Il n’y a pas, aujourd’hui au Darfour, des massacres de masse systématiques d’ampleur équivalente à ceux qui, pendant cent jours en 1994, ont coûté la vie à 800 000 personnes au Rwanda. Mais le conflit aurait déjà tué 200 000 personnes depuis février 2003, et affecterait environ trois millions de personnes, rendues dépendantes de l’aide extérieure.

Pour faire cesser ces violences, il faut faire cesser les combats, gagner la paix au Darfour. Dans son dernier rapport du 12 octobre dernier, l’organisation International Crisis Group (ICG) admet qu’un déploiement armé contre le régime serait extrêmement difficile et risquerait d’aggraver la situation des populations civiles. Elle demande toutefois à ce qu’une opération militaire engageant jusqu’à 50 000 hommes soit envisagée comme dernier recours, et peut-être surtout comme épée de Damoclès poussant les belligérants à coopérer.

Obtenir cette coopération du régime mais aussi des groupes rebelles non signataires de l’accord et des différentes milices – dont les objectifs très localisés diffèrent partiellement de ceux du gouvernement – ne peut résulter que d’un équilibre entre incitations réalistes et pressions crédibles, sur la base d’un accord politique préalable à tout déploiement extérieur. C’est là l’option privilégiée à l’ONU. En attendant, l’Organisation a annoncé qu’elle soutenait le renforcement la Mission de l’Union africaine déjà déployée au Darfour.

Faire la paix, non la guerre

ICG considère toutefois qu’il faut prévoir des sanctions ciblées immédiates contre les personnes à Khartoum les plus impliqués dans les violences. Selon elle, l’absence de fermeté des négociateurs internationaux influents sur ce dossier depuis 2003 face aux comportements les plus violents des belligérants a discrédité les menaces tonitruantes récemment proférées par ces mêmes diplomaties, et a installé un climat d’impunité au Darfour.

Mais peut-on élaborer un tel «paquet carotte/bâton» capable de gagner la paix sans des soutiens parmi les élites soudanaises et sans un large soutien international ? D’une part, ces mesures envisagées doivent viser tous les belligérants, et veiller à rassurer les élites soudanaises susceptibles d’accepter la paix mais qui craignent une dislocation du pays, comme le rappelait Alex de Waal, expert du Soudan et conseiller de l’Union africaine, le 29 septembre dernier dans The Guardian.

D’autre part, ces mesures envisagées ne doivent pas susciter de graves soupçons et ressentiments dans une grande partie du monde arabe, comme c’est le cas aujourd’hui. Inutile d’indiquer que ces soupçons seront démultipliés en cas d’intervention militaire de quelques États sans l’accord de Khartoum, donc sans l’aval de l’ONU. Il faudrait alors évaluer les risques de déstabilisation qu’une telle guerre engendrerait au Soudan, dans le monde arabe (pensons à l’Égypte, très liée au Soudan) et ailleurs.

À l’heure où des initiatives provenant d’hommes politiques soudanais et de gouvernements arabes laissent espérer un retour au dialogue entre les rebelles non signataires et le régime, la pression doit demeurer forte, mais pour aider à la paix, et non pour faire la guerre.