Sauver Le Darfour dans le monde

Que faire pour contraindre Khartoum ?

Afrique Centrale Info, 24 Octobre 2006

L'administration américaine, qui qualifie depuis deux ans de "génocide" la guerre civile au Darfour, exprime de plus en plus sa frustration face aux difficultés de l'ONU à imposer ses Casques bleus au gouvernement soudanais.

La secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice, a vertement dénoncé lundi la décision de Khartoum d'expulser le représentant des Nations unies au Soudan, Jan Pronk, la jugeant "extrêmement malheureuse". "La situation se détériore au Darfour et la communauté internationale doit pouvoir y agir", a-t-elle ajouté, soulignant implicitement l'incapacité de l'ONU à imposer un arrêt des violences contre les civils du Darfour, région de l'ouest du Soudan en proie à la guerre civile depuis 2003.

Un haut responsable du département d'Etat a reconnu sous le couvert de l'anonymat que l'administration américaine testait là les limites du multilatéralisme pour lequel elle a opté au début du deuxième mandat du président George W. Bush en janvier 2005.

"Ces résolutions et l'énergie consacrée par certains membres de la communauté internationale ont-elles correspondu à nos espérances? Non. Bien sur que non", a déclaré ce responsable à quelques journalistes. "Nous n'avons pas écrit la résolution (1706) nous-mêmes, mais c'est là la nature, devrais-je souligner, de la diplomatie multilatérale", a-t-il ajouté, avant d'affirmer que "sans les Etats-Unis, on n'aurait pas les modestes gains et changements qui ont été acquis".

Les Etats-Unis font depuis des mois activement campagne pour renforcer la force de l'Union Africaine (UA) actuellement déployée au Darfour où au moins 200.000 personnes ont péri en raison de la guerre et de ses conséquences humanitaires.

Le Conseil de sécurité a bien adopté le 31 août la résolution 1706 qui prévoit d'envoyer une force d'environ 17.000 Casques bleus et 3.000 policiers pour prendre la relève de la force de l'UA, mais seuls les Etats-Unis pensent que cette force pourrait être déployée sans l'accord de Khartoum, qui refuse.

M. Bush s'est doté début octobre d'un émissaire spécial pour le Soudan, l'ancien ambassadeur Andrew Natsios, pour tenter de faire avancer le dossier et Mme Rice ne manque pas une occasion de soulever la question du Soudan dans ses déplacements à l'étranger, que ce soit en Egypte au début du mois ou en Chine la semaine dernière.

Comme son prédécesseur Colin Powell, la chef de la diplomatie américaine estime que la guerre civile qui oppose les milices pro-gouvernementales djandjawid à une rébellion locale, est un "génocide".

Mais l'ONU s'est jusque là abstenue d'employer ce terme qui implique des suites légales, notamment la comparution des responsables devant un tribunal international.

Or l'administration Bush est soumise à l'approche des élections parlementaires de novembre à d'intenses pressions de son électorat conservateur chrétien, qui voit dans les affrontements au Darfour un conflit confessionnel.

D'anciens responsables américains et membres du Congrès ont appelé récemment Washington à diriger une intervention militaire contre le Soudan.

L'expert John Prendesgast, de l'ONG de prévention des conflits International Crisis Group, a suggéré récemment que la France et les Etats-Unis imposent une interdiction de survol du Darfour et que l'Onu se prépare à un "déploiement non-consensuel" en cas de refus persistant de Khartoum.

Ces suggestions provoquent l'agacement du haut responsable américain. "Je ne sais pas qui vous allez trouver dans le monde pour entrer en force au Soudan. Peut-être que l'International Crisis Group ou John Prendergast ont une idée", a-t-il déclaré, dans une rare attaque personnelle contre un expert. "C'est ça qui est bien quand on travaille dans un centre de recherche: on peut suggérer des idées et critiquer sans avoir à les mettre en oeuvre", a-t-il ajouté.