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Au Soudan, Omar Al-Bachir rattrapé par ses guerres

Le Monde, 30 Avril 2010

Pour être élu au Soudan sous le regard international, après vingt et un ans d'un pouvoir arraché à l'origine lors d'un coup d'Etat, il a fallu que le président Omar Al-Bachir renonce à la couleur verte. Celle de l'armée soudanaise et de son uniforme, une teinte qu'il décrivait comme sa "couleur politique" lorsqu'il avait été propulsé à la tête de la junte qui venait de prendre le contrôle à Khartoum, le 30 juin 1989.

Omar Al-Bachir, alors, avait tenté de se donner les airs du grand leader égyptien Nasser, discours nationaliste et accents "révolutionnaires" à l'appui. Mais les cerveaux de l'opération étaient les membres des cellules secrètes du Front national islamique (NIF). On avait choisi au dernier moment l'officier parachutiste alors qu'il passait par Khartoum, en route vers l'Egypte, où il avait achevé sa formation militaire, allant jusqu'à prendre part à la guerre du Kippour, en 1973.

Pourquoi lui ? Omar Al-Bachir n'est pas le plus brillant des officiers de sa génération, mais il a montré qu'il pouvait agir de manière implacable sur le front de la guerre avec la rébellion sudiste, qui avait repris en 1983. Lorsqu'ont éclaté les combats avec l'Armée de libération des peuples du Soudan (SPLA), le colonel Al-Bachir s'est replié depuis ses positions dans l'Etat du Haut-Nil, future zone d'extraction pétrolière, vers le nord, au Kordofan (centre du pays).

De là, il a dirigé les opérations, appris à jouer des divisions entre sudistes et à mener sans trembler la très sale guerre, devenue un "djihad". Les recrues nordistes qui meurent pensent tomber en martyres. On leur apprend que leur corps exhalera des parfums tandis qu'ils monteront vers le paradis et ses délices. La SPLA laisse leurs corps se putréfier au soleil pour montrer que la guerre ne sent pas la rose et ne mène pas au paradis, mais à l'enfer créé par des milices gouvernementales aux méthodes terrifiantes.

Entre sudistes, parallèlement, on ne rechigne ni à trahir, ni à détourner l'aide alimentaire, ni à affamer les populations rivales. Deux millions de morts en vingt ans, une minorité seulement tombée dans les combats. Il n'y a, à l'époque, aucune juridiction internationale pour sanctionner les chefs d'Etat et les chefs de guerre responsables de ces abominations.

Une perspective de négociation est-elle avancée par le pouvoir civil ? En 1989, les islamistes prennent le pouvoir en poussant devant eux une poignée d'officiers de rang intermédiaire, dont Omar Al-Bachir, le plus gradé d'entre eux, l'homme en vert. La couleur est aussi celle de l'islam. Le major Al-Bachir appartenait, en toute discrétion, à la mouvance islamiste.

Natif d'un village poussiéreux du nord de Khartoum, il appartenait avant tout à l'armée, et aux Ja'aliyin, l'une des trois tribus qui monopolisent le pouvoir au Soudan depuis l'indépendance, en 1956. Pour le reste, il obéissait aux théoriciens du front islamique, particulièrement à l'homme qui tire les ficelles, Hassan Al-Turabi. Celui que ses fidèles appellent respectueusement le "Sheikh" pense créer un nouveau pôle mondial de la révolution islamique. Il fait venir des pasdarans iraniens pour former les milices du régime, soutient, en 1990, l'Irak de Saddam Hussein.

A sa grande surprise, Hassan Al-Turabi sera finalement neutralisé par Omar Al-Bachir en 1999. L'officier à l'élocution maladroite a su s'entourer des rivaux du "Sheikh". Sa chute coïncide avec l'année où le brut soudanais est exporté pour la première fois depuis le terminal de Port-Soudan, grâce à des compagnies chinoises. Une nouvelle ère commence, songe Omar Al-Bachir. Les islamistes ont soif de pétrodollars. Une réconciliation avec les Etats-Unis s'impose.

Des négociations avec la SPLA sont engagées. Elles aboutissent, en janvier 2005, à la signature d'un accord qualifié d'"historique" dans la mesure où il met fin à deux décennies de guerre. Le texte accorde un lot de concessions inattendues aux rebelles : partage des recettes pétrolières, possibilité d'accéder à l'indépendance, droit de conserver leur armée. Le Soudan espère y gagner une "normalisation", l'honneur et des investisseurs. Quant aux victimes du conflit, elles sont oubliées.

Seulement, depuis 2003, de nouvelles rébellions sont apparues au Darfour. Le pouvoir a relancé sa machine à atrocités, rodée au Sud. Les temps ont changé, mais le président Bachir ne le décèle pas. Il n'y aura donc pas de "normalisation" au Soudan, seulement des poursuites pénales de la part de la CPI, qui l'accuse en 2009 de crimes contre l'humanité.

Le voici à présent accaparé par ses dernières batailles. Ne pas finir dans un cachot à La Haye, malgré une élection triomphale, en avril, minée par les fraudes, les intimidations et le chaos lors du premier scrutin multipartite organisé depuis 1986. Tout en bataillant pour tenter de faire geler le mandat d'arrêt de la CPI, Omar Al-Bachir doit se préparer à une autre épreuve : le référendum d'autodétermination qui pourrait conduire à la sécession du Sud-Soudan.