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Le Soudan vote malgré des soupçons de fraudes et des retards

Nouvel Observateur, 11 Avril 2010



Malgré quelques retards, les bureaux de vote ont bien ouvert ce dimanche 11 avril au Soudan. Alors que certains centres de vote ont accueilli les premiers électeurs à l'heure prévue, comme à Karthoum et à Juba, dans d'autres bureaux de vote d'importants retards ont été constatés. Dans certains bureaux les employés en étaient encore à déballer le matériel électoral à l'heure à laquelle le vote devait commencer.

Des files d'attente se sont formées dès la matinée à Khartoum, dont les rues d'ordinaire animées affichaient un calme inhabituel, sur fond de forte présence policière. Un scrutin placé sous haute sécurité. Les autorités ont annoncé le déploiement de 100.000 policiers dans le nord du pays pour protéger les bureaux de vote. Dans cette ville, certains électeurs, hommes et femmes dans des files distinctes, ont dû attendre plus de trois heures pour déposer leurs bulletins pour les différents scrutins - huit dans le nord du pays, douze dans le sud. Un doigt trempé dans de l'encre verte indélébile prouvait qu'on avait rempli son devoir électoral.

Le président du Sud-Soudan, Salva Kiir, a dû patienter vingt minutes sous un arbre à Juba, la capitale de la région semi-autonome, avant l'ouverture du bureau. Il a dû ensuite annuler son premier vote, ayant placé son bulletin dans la mauvaise urne. "C'est la première fois que je vote, c'est un bon début pour le retour de la démocratie", a-t-il lancé.

Des retards dans la livraison du matériel électoral

Dans plusieurs bureaux du sud ou de l'est, les opérations de vote n'avaient toujours pas débuté à midi (11h heure française), ont indiqué plusieurs sources locales à l'AFP. L'information a été confirmée par l'ancien président américain Jimmy Carter, dont la fondation observe le processus électoral en cours au Soudan. Il a affirmé dimanche 11 avril que des retards avaient été constatés dans la livraison du matériel électoral dans certaines régions, mais que le processus se déroulait dans le calme. "Je crois que la commission électorale a fait du bon boulot bien que le matériel électoral soit acheminé lentement, mais ils ont trois jours pour corriger la situation", a déclaré Jimmy Carter devant quelques journalistes à l'issue d'une visite dans un bureau de vote de la capitale.

16 millions d'électeurs sont appelés, jusqu'au mardi 13 avril, à participer aux premières élections présidentielle, législatives et régionales multipartites du pays depuis 1986. Avec le référendum de janvier 2011 sur la sécession du Sud-Soudan, ces élections sont une composante essentielle de l'accord de paix ayant mis fin en 2005 à vingt ans de guerre civile entre le Nord musulman et le Sud en grande partie chrétien.

Les électeurs doivent désigner le président du pays, leurs députés et, selon les régions, toute une série de responsables locaux. Pour la présidentielle, le président sortant Omar el-Béchir, auteur d'un coup d'Etat militaire soutenu par les islamistes en 1989 et sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale depuis un an (CPI), fait figure de grand favori. Ses deux principaux rivaux, Yasser Arman, un musulman laïque défendant les couleurs du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM, ex-rebelles sudistes), et Sadek al-Mahdi, ancien Premier ministre et chef du parti Umma (nationaliste), se sont retirés de la présidentielle.

En quête de légitimité internationale du fait du mandat d'arrêt lancé contre lui par la Cour pénale internationale depuis un an (CPI), Omar el-Béchir a voté en milieu de journée dans le bureau de vote "Saint François" situé à deux pas de sa résidence officielle dans le centre de Khartoum.
"Allah Akbar!" (Dieu est le plus grand), a lancé le raïs soudanais, vêtu d'une tunique et d'un turban blancs, en montrant l'encre sur son doigt après avoir voté.



Soupçons de fraudes

Les deux candidats accusent Omar el-Bechir de truquer le scrutin et estiment que les conditions pour des élections "libres" et "justes" ne sont pas réunies, notamment dans la région du Darfour (ouest), sous état d'urgence en raison de la guerre civile et d'une insécurité endémique. Les mouvements rebelles du Darfour, qui contrôlent des bouts de territoire de cette région, rejettent catégoriquement ces élections mais n'ont toutefois pas menacé de les faire échouer. Ces élections sont également compliquées par le fait que plusieurs formations les boycottent -partiellement ou non. Mais le nom de leurs candidats demeure inscrit sur les bulletins de vote imprimés avant l'annonce du boycottage, selon Jimmy Carter.

Aux côtés de la fondation américaine Carter, l'Union européenne, la Ligue arabe, l'Union africaine, la Chine et le Japon observent aussi le processus électoral. "Si les gagnants et les perdants acceptent les résultats de bonne foi, alors je pense que cela ouvrira la voie à une période intérimaire pacifique entre aujourd'hui et janvier", explique l'ancien président américain.
16 millions d'électeurs soudanais sont appelés à participer aux premières élections multipartites depuis 24 ans. Malgré les difficultés d'organisation, la situation reste calme.

Au Sud-Soudan le processus électoral est particulièrement complexe car la population, majoritairement illettrée, doit au total voter 12 fois, notamment pour le président du pays, le président du Sud-Soudan, leurs députés et toute une série de responsables locaux. Les bulletins pour la présidentielle nationale ont été imprimés en arabe au Sud-Soudan où la langue officielle est l'anglais et les dialectes locaux abondent, il s'agit encore d'une autre difficulté.

Différents observateurs craignent que des luttes locales pour les postes de députés et de gouverneurs soient à l'origine de nouveaux combats dans certaines régions du Sud-Soudan ou dans des zones à la frontière entre le Nord musulman et le Sud chrétien.