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Darfour: le vote des réfugiés

Bbc Afrique, 14 Mars 2010

Au Darfour, région déchirée par un conflit qui (selon l'ONU) a fait 300.000 morts, les habitants seront appelés à voter le mois prochain. Notre collègue James Copnall est allé rencontrer certains des réfugiés dans le territoire, qui vont pouvoir s'exprimer pour la première fois.

Adam Mahmoud est un de ceux qui se sont fait inscrire pour cette présidentielle.

Il y a six ans, fuyant les combats dans lesquels son frère avait été tué, il se sentait totalement désemparé. Il avait finalement été accueilli dans un grand camp mis sur pied pour héberger les personnes déplacées. Aujourd'hui, il y est toujours, vivant dans des conditions de sécurité relative, dans le dénuement le plus total.

Mais il a trouvé un moyen de faire entendre sa voix.

"Je suis inscrit sur les listes" déclare-t-il, "je suis libre de choisir. Mais je n'ai pas encore décidé pour qui je vais voter".

A noter toutefois que si ces élections, qui seront le premier scrutin vraiment multipartite au Soudan depuis 1986, donne à ces réfugiés la possibilité de peser sur leur propre avenir, certains vont malgré cela rester à l'écart de la consultation.

Ahmed Atim, un homme de haute taille, les cheveux grisonnants, déclare qu'il dirige le groupe des chefs traditionnels dans le camp d'Abou Shouk. Il prévoit un faible taux de participation parmi les 2.7 millions de personnes réunies dans les camps du Darfour.

Abstentions

Selon lui: "ici, à Abou Shouk, 5 à 6000 personnes seulement se sont faites inscrire sur les listes, sur un total de 70.000. Les gens ne veulent pas d'élections. Ils viennent d'un peu partout, ils ont beaucoup souffert de la guerre, et ils n'aiment pas le gouvernement".

Ils sont nombreux dans le camp à penser que le Parti du congrès national
(NCP) du président Omar El Béchir est lié si étroitement au scrutin que ce dernier ne sera pas fiable.

Mohamed Sharif Béshir, qui vit, lui aussi, dans le camp, explique: "les gens pensent que les élections ne pourront pas tout changer. Le NCP est venu attaquer les réfugiés, et il est revenu par la suite, pour les inscrire sur les listes. C'est pour ça qu'ils ont refusé".

D'autres se plaignent que la procédure d'inscription n'a duré que deux
jours, alors que, selon eux, il aurait fallu plusiieurs semaines.

Un enseignant, qui a demandé à garder l'anonymat, surenchérit: "je n'ai même pas le droit de retourner dans mon village en sécurité. Comment pourrais-je envisager de voter ?".

Le Jem a demandé le report du scrutin

Tout comme de nombreux habitants du Darfour, les personnes déplacées dans le camp sont opposées au président et à son parti.

D'autre part, certains observateurs internationaux estiment qu'ils ont été délibérément marginalisés durant la procédure d'inscription des électeurs. Une accusation que le NCP rejette.

Et dans certaines régions du Darfour, l'inscription n'a pas eu lieu. Dans le sud de la province, par exemple, les groupes rebelles (principalement la faction Al-Wahid de l'Armée de libération du Soudan) contrôlent environ 20% du territoire.

De nombreux habitants déclarent aussi qu'ils ont d'autres priorités bien plus pressantes.

Et un autre groupe rebelle, le Mouvement pour la justice et l'égalité (le Jem), qui a récemment signé un accord de cessez-le-feu avec le gouvernement, a demandé un report du scrutin.

Le rôle de l'Unamid

Ibrahim Ghandour, un haut responsable du NCP, est formel: selon lui, le scrutin ne sera possible que dans trois régions. Et il reconnaît qu'au Darfour, son candidat, le président, obtiendra un score moins bons qu'ailleurs.

La région soutient généralement Sadiq al-Mahdi et son parti Umma.

Mais de nombreux habitants du Darfour sont malgré cela favorables au chef de l'état. Eux, au moins, peuvent se réjouir de voir qu'il est nettement en tête... pour ce qui est du nombre des affiches électorales collées dans les principales villes de la province.

Un des réfugiés à Abou Shouk, Ali Asil, estime toutefois que "l'important n'est pas de savoir qui doit gouverner le Soudan, mais comment le pays doit être gouverné".

Autre problème: la sécurité. L'intensité des combats a diminué, certes, mais les déplacements restent dangereux, en raison non seulement des rebelles, mais aussi des groupes armés et des bandes criminelles.

L'Unamid, une force hybride formée d'unités de l'Union africaine et des Nations unies, déploie près de 19.000 soldats sur le terrain.

Mais leur mandat limite leur marge de maneuvre, et ils ne sont pas assez nombreux pour pouvoir effectuer des patrouilles dans l'esemble de la province. Les habitants seraient donc bien avisés de ne pas trop compter sur leur protection.

Mais Ibrahim Gambari, qui dirige la force, est optimiste. "Il y a encore le temps pour tout le monde de faire ce qu'il faut", estime-t-il.

Il ajoute que même si l'Unamid va apporter son aide, comme elle l'a fait durant le processus d'inscription des électeurs, c'est en fin de compte aux Soudanais eux-mêmes qu'il appartient de s'assurer que le scrutin se
déroule en sécurité, et qu'il soit libre et équitable.