Sauver Le Darfour dans le monde

Crise du Darfour : "le médecin, le soldat et le diplomate"

Ambassade De France Hollande, 01 Décembre 2009



La crise du Darfour, nous le pressentons tous, peut conduire à une grave catastrophe humanitaire. Au-delà, elle menace la stabilité et la sécurité d’une région névralgique du continent africain.

Le Soudan est en effet le plus grand pays d’Afrique, à la charnière des mondes arabe et africain. La guerre qui s’y poursuit au sud depuis plus de vingt ans est pour beaucoup un symbole du combat entre musulmans et chrétiens. En face de l’Arabie Saoudite, à la jonction de la bande sahélienne et des côtes de la Mer Rouge, le Soudan, qui voisine avec neuf pays africains, est au cœur des tensions qui agitent ce continent. Quant au Darfour, région musulmane, essentiellement africaine, la crise qu’elle traverse aujourd’hui ajoute une dimension supplémentaire : celle d’un affrontement possible entre arabes et africains. La menace ne vise pas seulement l’intégrité du pays ; elle concerne aussi l’ensemble d’une région particulièrement instable. Les manifestations contre une intervention étrangère qui viennent de se dérouler à Khartoum constituent à cet égard un avertissement. Le Conseil de sécurité des Nations Unies n’a-t-il pas lui-même reconnu, dans sa résolution 1556, que " la situation au Soudan constitue une menace pour la paix et la sécurité internationale " ?

Très tôt, la France a mesuré la gravité des défis posés par cette région. Elle n’a pas attendu pour se mobiliser. Mon prédécesseur, Dominique de Villepin, a été le premier représentant d’une puissance occidentale à venir, dès février dernier, au Tchad puis au Soudan, pour évoquer la question du Darfour. En me rendant moi-même à El Fasher le 27 juillet dernier, j’ai voulu témoigner de l’appui que notre pays apporte à l’engagement déterminé de l’Union africaine.

L’urgence est d’abord humanitaire et nous y avons répondu sans hésitation. Dès décembre 2003, la France a appuyé l’action des ONG déjà présentes au Darfour et qui font un travail formidable, je peux en témoigner. Aujourd’hui, l’aide globale de l’Europe s’élève d’ores et déjà à plus de deux cent vingt millions d’euros, soit près du double de l’aide américaine. Face à plus d’un million de déplacés sur le territoire soudanais et près de deux cent mille réfugiés au Tchad, la priorité est à l’accès des opérateurs humanitaires et au transport de l’aide aux populations menacées. Voilà pourquoi la France finance actuellement deux avions gros porteurs pour acheminer au Soudan le fret humanitaire et vient de mobiliser ses forces présentes au Tchad pour en faire de même de l’autre côté de la frontière. Par ailleurs, j’ai insisté auprès de l’Union européenne pour mettre en place sans délai des hélicoptères lourds et assurer le même type de transport. Cet effort humanitaire ne va pas sans un accompagnement sécuritaire. C’est l’autre urgence, qu’il s’agisse de la sécurité des opérateurs humanitaires, des observateurs du cessez-le-feu, ou encore des populations menacées aujourd’hui dans les camps, et demain lorsqu’il s’agira de regagner leurs villages. Là encore, la France se mobilise avec ses soldats au Tchad qui assurent le long de la frontière une mission de soutien à l’action d’observation de l’Union africaine. Michèle Alliot-Marie était elle-même il y a quelques jours sur place où elle s’est entretenue avec les militaires français et les responsables humanitaires.

Mais l’urgence est aussi, et surtout, politique. Car il n’y aura pas de solution durable au conflit du Darfour sans un accord politique. Pour cela, il est impératif - et la résolution du Conseil de Sécurité le souligne bien - de faire pression pour que toutes les parties, mouvements rebelles comme autorités de Khartoum, respectent le cessez-le-feu négocié en avril dernier à N’Djamena et participent de manière sérieuse aux négociations initiées le 15 juillet dernier à Addis-Abeba par l’Union africaine.

Ce processus politique sera nécessairement long et difficile. Les racines du conflit qui secoue aujourd’hui le Darfour sont en effet anciennes. Mais aujourd’hui, l’objectif est bien d’assurer une sortie définitive de la crise, avec le souci de garantir la stabilité régionale et d’éviter une confrontation entre l’Islam et l’Occident que certains ne manquent pas d’appeler de leurs vœux.

Que personne ne s’y trompe. Ni " discrète ", ni " limitée ", la diplomatie française se veut avant tout efficace, face à ces trois urgences. Et elle entend respecter des principes incontestables :

1. Nous appuyons d’abord, et résolument, la recherche d’une solution africaine. La communauté de l’Afrique toute entière, rassemblée au sein de l’Union africaine, s’est mobilisée sur la question du Darfour. Nous la soutenons avec détermination, y compris dans sa volonté de se rapprocher des pays de la Ligue Arabe pour définir ensemble le chemin d’un accord possible.

2. Nous encourageons le dialogue entre toutes les parties au conflit. La paix au Soudan ne se fera pas sans le Soudan, moins encore contre lui. Elle se fera avec tout le Soudan, autorités gouvernementales comme mouvements rebelles. Il faut aujourd’hui avancer dans la voie de la négociation, qui reste la seule capable de mener à une paix durable.

3. Dans le même temps, nous insistons sur le respect des engagements pris. La communauté internationale s’est fortement mobilisée sur le plan politique comme financier, pour aider à la recherche d’une solution au Darfour. Elle est en droit d’attendre en retour, de la part des autorités soudanaises comme des rebelles, qu’ils fassent preuve de responsabilité et honorent la parole donnée. Cela signifie, en particulier, que le gouvernement soudanais désarme les milices, arrête puis traduise en justice leurs chefs et leurs complices. De même, cela implique que les mouvements rebelles respectent le cessez-le feu et reprennent le chemin de la table des négociations. Et notre devoir à tous est d’agir, chacun à notre manière, chacun à notre niveau, pour convaincre les deux camps de rejeter la politique du pire.

4. Nous avons choisi une action réaliste et progressive. Pour l’ensemble de la communauté internationale, faire preuve de responsabilité, c’est mettre en œuvre un processus politique qui tienne compte de la réalité du terrain. C’est très probablement à travers une démarche par étapes que nous pouvons espérer vaincre les résistances et faire baisser la tension. Les discussions menées par le représentant spécial de Koffi Annan pour le Soudan, Jan Pronk, et les premiers résultats enregistrés, concrets et précis, vont dans ce sens et doivent être encouragés. Dans les dispositions prévues par la résolution 1556 des Nations Unies, les sanctions ne sauraient donc être un objectif en soi ; elles sont un moyen de maintenir la pression et d’obtenir des parties en présence des gestes concrets qui témoignent de leur volonté sincère d’avancer dans la bonne direction. Nous devons progresser dans la voie d’un accord en établissant un climat de confiance et non en aggravant les tensions.

L’Union africaine et, à ses côtés, la communauté internationale, doivent mettre en place le dispositif d’observation approprié pour surveiller l’application du cessez-le-feu. Ceci peut impliquer une augmentation du nombre de forces prévues sur le terrain et conduire à une évolution de leur mission de protection vers un rôle de maintien de la paix. Aucune option ne doit être écartée, dès lors qu’elle résultera d’un choix réfléchi de la part des dirigeants africains.
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Ne soyons pas naïfs : les défis qui nous attendent au Darfour sont immenses. Et les enjeux au cœur de cette région témoignent, une fois encore, des affrontements qui menacent notre monde. C’est une raison supplémentaire pour la France de proposer ce chemin qui s’écarte autant de la complaisance que de l’intransigeance. Le Darfour et, au delà, l’Afrique, ont besoin de dialogue, d’écoute et d’attention. A nous de les appuyer dans la recherche difficile d’une solution essentielle à la stabilité de tout un continent./.