Sauver Le Darfour dans le monde

Quand la Terre se réchauffe, l’amer monte

Telerama,,nâ° 3124, 29 Novembre 2009

LE MONDE BOUGE - Conflit au Darfour, crise sociale après l'ouragan Katrina en Louisiane... S'il menace la nature, le changement climatique risque aussi de causer des ravages politico-culturels, voire des guerres, estime le psychosociologue Harald Welzer.

C'est l'un des livres les plus percutants et iconoclastes sur la question climatique. Dans Les Guerres du climat, il n'est pas question des méfaits du carbone ni des atteintes à la biodiversité, mais d'une invitation à observer le climat « autrement » : comme « le plus grand défi social et culturel de la modernité ». Et pour cause : son auteur, l'Allemand Harald Welzer, n'est pas climatologue mais psychosociologue, spécialiste des causes d'émergence de la violence au sein des sociétés modernes. A quelques semaines du sommet de Copenhague sur le climat, entretien avec ce chercheur de l'université d'Essen, encore trop méconnu en France.

Pourquoi parler du conflit du Darfour au Soudan comme d'une « guerre climatique » ?
C'est la première fois que les changements climatiques jouent un rôle aussi direct dans l'émergence de la violence. Depuis le milieu des années 60, le pays subit un désastre écologique, avec deux séries de sécheresses catastrophiques et une désertification accélérée vers le sud. Les conséquences sont dramatiques : de vastes déplacements de populations, des milliers de morts de faim et une compétition pour les terres entre éleveurs nomades et paysans sédentaires, qui appartiennent à des ethnies différentes. Or, dans un pays où 70 % des habitants vivent de la terre dans des conditions très précaires, la disparition des pâturages peut devenir rapidement explosive. La moindre des variations intensifie les rivalités pour l'accès à la nourriture, l'eau ou la terre. Surtout lorsque l'Etat, en déroute, se montre incapable de réguler les conflits.

“Nous oublions que les hommes se battent
d'abord pour l'accès aux ressources”

Pourtant, le conflit au Darfour est souvent présenté comme « ethnique »...
Le conflit résulte, bien sûr, de causes multiples, parmi lesquelles les tensions qui opposent deux groupes concurrents : les « Arabes » et les « Africains ». Mais ces luttes perdurent depuis soixante-dix ans, il n'y a rien de nouveau ! Les conditions climatiques et l'explosion démographique sont, elles, totalement inédites.

De façon générale, les liens entre l'évolution du climat et la guerre sont peu étudiés. S'agissant de conflits auxquels nous ne comprenons pas grand-chose, notamment en Afrique, nous préférons les explications « ethniques » ou « culturelles ». C'est tellement plus simple ! Et puis, nous avons toujours tendance à interpréter les conflits violents à travers une grille de lecture idéologique, héritée de la guerre froide. Nous sommes, aussi, les produits de nos sociétés de l'abondance, ultra-sophistiquées : la plupart du temps, nous n'avons pas la moindre idée de la provenance de nos produits et matières premières, et nous oublions que les hommes se battent d'abord pour l'accès aux ressources, quitte à légitimer le conflit idéologiquement, après coup...

« Le Soudan est un regard sur l'avenir », écrivez-vous. Pourquoi ?
Parce que le nombre des conflits liés aux perturbations climatiques va augmenter et, avec lui, le nombre de « réfugiés » ou « déplacés » climatiques. Le réchauffement accélère les modifications dans la configuration des Etats et accroît les tensions. Il ne s'agit pas d'un pronostic pessimiste, c'est déjà la réalité, comme le montrent les rapports très récents de l'ONU, de l'Union européenne ou du Conseil du gouvernement fédéral [allemand, NDLR] en matière de changements environnementaux globaux (WBGU).

L'armée américaine a également publié une étude intéressante, fin 2007, sur les conséquences du changement climatique sur sa propre organisation. La saison des ouragans étant plus longue et plus intense, les militaires sont obligés de déplacer leurs bateaux et leurs avions de plus en plus souvent pour les protéger, ce qui est de plus en plus coûteux et émetteur de carbone ! La plupart de leurs bases étant situées sur des îles, la montée du niveau des eaux va les obliger à réorganiser leurs troupes. Enfin, les militaires savent bien que les aspects environnementaux et météorologiques jouent toujours un rôle important dans une guerre. L'expérience irakienne, avec les nombreuses tempêtes du désert, a laissé des traces, et l'armée est devenue de ce fait l'un des acteurs importants des discussions sur le changement climatique.

“Katrina a mis à nu les coulisses de la société,
ses inégalités jusque-là moins visibles.”

Vous dites, en évoquant les ravages causés par l'ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, qu'il s'agit d'une catastrophe « sociale ». Pourquoi ?
Parler de catastrophe naturelle est abusif : la nature ne vit pas de catastrophes ! Elle peut tout au plus causer des événements catastrophiques pour les humains, avec des conséquences sociales. C'est ce qui s'est passé à La Nouvelle-Orléans : depuis l'ignorance délibérée du danger et l'insuffisance des mesures de protection jusqu'aux réactions des forces de sécurité, depuis la façon dont les populations ont été diversement touchées selon leur appartenance sociale jusqu'à l'apparition d'une nouvelle démographie urbaine. Comme les incendies de 2007 en Grèce, Katrina a mis à nu les coulisses de la société, ses fonctionnements et dysfonctionnements cachés, ses inégalités jusque-là moins visibles ; elle a démasqué les faiblesses de l'administration...

De façon plus générale, le changement climatique ne m'intéresse que dans la mesure où il nous conduit à parler des hommes et de leurs cultures. Nous autres, individus et sociétés humaines, sommes les seuls capables de percevoir le réchauffement et ses conséquences. La nature, qui y est totalement indifférente, ne va pas disparaître. Mais nos cultures sont, elles, sérieusement menacées.

Si c'est une question culturelle, pourquoi le changement climatique est-il resté depuis trente ans le domaine réservé des sciences naturelles et physiques ?
Effectivement, les scientifiques « critiques » ont été les premiers à nous informer, à nous alerter et, nous autres, chercheurs en sciences sociales, nous y sommes peu intéressés. Récemment encore, quand j'ai commencé à parler de mes travaux à mes collègues, les uns se sont étonnés : « Pourquoi travailles-tu sur le réchauffement ? C'est le boulot des physiciens, des océanographes... » Les autres ont ironisé : « Tu crois vraiment à cette mode ? » Cela renvoie, en partie, à cette très vieille démarcation entre sciences de la nature et sciences humaines, et à notre extrême spécialisation. Le changement climatique offre pourtant un fabuleux terrain interdisciplinaire (1). Il est grand temps que nous nous y mettions, d'autant que la communication sur le sujet est mauvaise. Les rapports du Giec (Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat) sont remplis de chiffres qui nous préviennent - en 2050, nous aurons tant de carbone dans l'atmosphère, etc. -, mais qui ne nous « parlent » pas. Il vaudrait mieux le formuler autrement : dire qu'il ne s'agit pas de « 2050 » mais de nos enfants, très concrètement. Ce sont eux qui vivront ces changements au cours de leur existence. Leurs conditions de vie ou de survie, celles de nos petits-enfants, seront radicalement différentes des nôtres.

Les scientifiques n'ont pas su communiquer ?
Ce n'est pas leur travail. Par contre, c'est bien le nôtre d'étudier et de mettre en évidence les changements de société que cela va induire, les conflits violents potentiels et les responsabilités générationnelles. Voilà bien un des effets les plus sidérants de la crise climatique : pour la première fois dans l'histoire de la modernité, la génération contemporaine ne se soucie pas des perspectives de vie des générations futures.

Comment l'expliquez-vous ?
Par une forme d'ignorance « confortable » ! Depuis une trentaine d'années, une masse de données nous confirment le problème. Et que faisons-nous ? Nous déployons toutes sortes de moyens sociaux, psychologiques, pour les ignorer. Nous sommes notamment confrontés à ce que les Anglo-Saxons appellent shifting baselines : nos opinions changent en fonction de l'évolution du contexte général et de notre environnement, comme deux trains, roulant sur des voies parallèles, paraissent rester à la même hauteur. Résultat : nous finissons par admettre ce qui nous aurait semblé inacceptable peu de temps auparavant.

Voyez ce qui se passe avec les inondations, cyclones ou incendies qui se multiplient du fait du réchauffement, et avec leurs conséquences sur les populations : l'attention qu'ils suscitent diminue, ils se banalisent. Ces shifting baselines ont des conséquences sur notre façon d'apprécier les menaces et les pertes, sur ce qu'on juge « normal » ou pas.

Nous nous sommes habitués à l'idée du changement climatique ?
C'est d'autant plus facile que, dans le cas du réchauffement, la chaîne de cause à effet est difficile à appréhender. Les modifications actuelles du climat proviennent d'actions vieilles de trente ou quarante ans, et les conséquences de nos faits et gestes d'aujourd'hui seront visibles d'ici trente à quarante ans, si nous sommes chanceux. Résultat, on peut toujours répondre : « OK, peut-être que c'est un problème, mais pouvons-nous en reparler dans trente ans ? »

Nous repoussons constamment le débat à plus tard. Regardez la politique de sortie de crise des pays occidentaux : nos dirigeants ont « sécurisé » l'économie à court terme en créant de la monnaie fictive et en la réinjectant dans le système pour qu'il continue à fonctionner. Ils ont repoussé la réforme de fond à plus tard. Qui va payer ? Les générations futures ! On retrouve la logique du capitalisme : faire du profit immédiatement et repousser les coûts à une période ultérieure. Même raisonnement pour le changement climatique et les autres dossiers écologiques comme l'eau, la surpêche...Nous nous endettons sans nous préoccuper de ceux qui vont devoir rembourser nos dettes, autrement dit nos enfants et petits-enfants. Et pourtant, nous savons qu'ils n'auront pas les mêmes possibilités que nous pour dessiner leur vie.

“Notre culture peut-elle constituer un modèle
si elle est fondée sur l'épuisement
systématique des ressources ?”

Le reste du monde non plus...
Nous avons tendance à oublier que le capitalisme n'a jamais été conçu comme un système universel. Il a été conceptualisé par et pour une poignée de nations, parmi les plus anciennement industrialisées, qui ont pu accumuler une richesse matérielle et s'offrir un bien-être politique, social et culturel en puisant leurs ressources à l'extérieur. Presque rien n'est venu de chez nous.

Ce sont nos sociétés qui, par leur insatiable faim d'énergies fossiles, ont pollué et produit ces émissions de gaz à effet de serre. Et, injustice absolue, les pays émergents vont en subir les conséquences en premier lieu. Nous sommes le problème, pas eux, mais ils devront faire partie de la solution, s'il y en a une. Les Chinois savent bien que la fonte des glaciers de l'Himalaya sera catastrophique pour leurs populations, leur agriculture... Heureusement, ils ont commencé à réagir : après la crise financière, la Chine a investi plus de 30 % de son plan de relance dans les technologies environnementales, la Corée du Sud plus de 80 %. Les Européens, pas plus de 12 % !

La prise de conscience des Occidentaux n'est-elle pas plus forte aujourd'hui ?
Si, mais qu'est-ce que cela change ? Nous continuons à prendre la voiture, à partir à l'autre bout du monde en avion... Changer nos routines est extrêmement difficile, car celles-ci sont liées à toute une organisation sociale, urbaine, familiale. Il ne s'agit pas que d'infrastructures matérielles ou institutionnelles : le système est aussi dans nos têtes et dans nos habitudes, et c'est le plus difficile à changer.

Précisément, vous appelez à un changement « culturel ». Pourquoi ?
Nos démocraties occidentales pâtissent d'un mal fatal : les individus ne se perçoivent plus comme des acteurs à part entière de la société. Résultat : les populations restent passives et laissent les professionnels de la politique agir à leur guise, indépendamment des préférences des citoyens. Voilà pourquoi la société civile devrait se « repolitiser » et s'interroger face au défi capital du réchauffement climatique : dans quelle société voulons-nous vivre ? Notre culture peut-elle constituer un modèle si elle est fondée sur l'épuisement systématique des ressources ? Peut-elle survivre si elle accepte que les générations suivantes soient systématiquement exclues ? Car le problème du changement climatique, tout comme celui de nos modes de vie, est bel et bien d'ordre culturel : il touche les cultures des hommes et n'est pourtant perçu que dans le cadre de techniques ressortissant à la culture - agriculture, pêche, science, élevage...

Traduire le problème climatique en question culturelle nous offrirait des chances d'évolution qualitative : pour imaginer par exemple, un système de transports où les voitures ne jouent qu'un rôle minimal, un mode de vie qui soit moins basé sur cette mobilité tous azimuts qui nous apporte tant de stress... Cela nous obligerait à débattre de ce qui devrait faire partie, ou pas, de notre société. Et cela donnerait des citoyens qui ne se forcent pas au renoncement - moins d'auto, plus de tramway - mais qui, par une participation culturelle, apportent et défendent les changements qu'ils estiment bons.

Après tout, nous ne parlons jamais de ce que nous abandonnons déjà aujourd'hui, en situation de statu quo, presque sans en avoir conscience : quand, pour vivre en ville, nous renonçons à vivre dans un environnement calme, à pouvoir traverser la rue sans être en danger ; quand, pour continuer à travailler, une grande partie des Allemandes abandonnent l'idée d'avoir un enfant... Il est grand temps de réagir.